‹ Ma vie. II, 1842-1850Chapitre 7 sur 276 · APEL. — WILHELM FISCHER · texte numérisé non relu

APEL. — WILHELM FISCHER

de n’avoir pas éprouvé une émotion dont la vivacité fût comparable à celle que lui avait laissée ma simple audition.

A Leipzig, j’avais aussi été voir mon vieil ami Apel, le malheureux était complètement aveugle, mais il m’avait surpris par sa gaieté et sa résignation, m enlevant ainsi d’emblée tout motif de le plaindre. Il avait fort bien reconnu, prétendait-il, l’habit bleu que je portais. et bien que c’en fût un brun, j’avais jugé bon de ne pas discuter là-dessus avec lui et j’étais reparti de Leipzig rempü d’étonnement d’y avoir rencontré tout le monde si heureux et si satisfait.

A Dresde, où je revins le 26 avril, je trouvai tout de suite l’occasion de m’occuper sérieusement de mon avemr. Mes espoirs étaient stimulés par les rapports que j’avais avec les personnes auxquelles je m’étais adressé pour la représentation de Rienzi. Le résultat de mon entrevue avec le directeur général de Lüttichau et le maître de chapelle Reissiger ne fut pas, il est vrai, bien réjouissant et me laissa des doutes sur l’exécution prochaine de mon œuvre. Tous deux parurent fort étonnés de me voir à Dresde. Mon protecteur et correspondant, le conseiller Winkler, eût, je crois, même préféré me savoir encore à Paris. Cette fois aussi, comme cela m’arriva toujours dans la suite, je rencontrai plus de S3anpathie effective parmi les classes moins élevées de la population de Dresde que dans celles des cercles distingués. Je fus accueiUi chaleureusement par le vieux directeur de chœur Wilhelm Fischer, que je ne connaissais pourtant pas. Lui seul s’était intéressé activement à ma parti-

tion; il avait une entière confiance en son succès et s'était mis à l'œuvre avec énergie pour la faire étudier. Lorsque 5 j eus franchi le seuil de sa chambre et que je me fus nomme, il poussa un cri de joie et s'élança vers moi les bras ouverts. Soudain, je me trouvai transporté dans une atmosphère d'espérance.

En outre, je trouvai en l'acteur Ferdinand Heine et sa famille l'appui d'une amitié sincère et cordiale. Il est vrai que j'avais connu Heine dans mon enfance : il était alors parmi les quelques jeunes gens que mon beau-père Geyer aimait à réunir autour de lui. Son talent de dessinateur était sans grande valeur assurément, et c'était plutôt les agréables quahtés qu'il déployait en société qui 1 avaient fait recevoir dans le cercle intime de notre famüle. Comme il était fort petit et fluet, mon beau-père l'appelait « Davidchen » (petit David) et c est sous ce surnom qu'il prenait part aux réunions amicales dont j'ai déjà parlé, réunions qui avaient sou- . vent pour but d'excursionner à la campagne et dans lesquelles on voyait aussi Carl-Marie de Weber, ainsi que je l'ai raconté.

Appartenant à la bonne école ancienne, Heine était un membre utile, mais non remarquable, de la troupe de comédie de Dresde; il possédait tous les talents d'un excellent régisseur, dont il remphssait les fonctions, mais il ne sut jamais gagner les bonnes grâces de la direction. On mettait volontiers à contribution ses aptitudes de dessinateur et c'est à ce titre qu'on l’avait appelé à donner ses conseils pour la première de Rienzi. Il put donc s'occuper ainsi de l'œuvre d'un membre de la

Page 1