‹ Ma vie. II, 1842-1850Chapitre 70 sur 276 · PRÉPARATIFS DE L’ACCUEIL AU SOUVERAIN · texte numérisé non relu

PRÉPARATIFS DE L’ACCUEIL AU SOUVERAIN

bienfaisant qui nous remplit d'orgueil pour notre souverain. Dans cet état d'esprit auquel je n'échappai point, j'appris qu'on préparait à Leipzig, pour le retour du prince, une réception dont Mendelssohn dirigeait la partie musicale. Je m'informai de ce que l'on comptait fmre à Dresde ; on m'assura que le roi ne s'y arrêterait pas et qu’il se rendrait directement à son château de Pillnitz. Je compris aussitôt que cette circonstance facihterait mon dessein de préparer un accueil cordial au roi. Comme fonctionnaire royal, je n'aurais pu organiser à Dresde qu'une parade officielle bien inopportune, tandis qu'à la campagne tout prenait un caractère plus familier.

J'eus donc l’idée de rassembler tous ceux qui, à Dresde, savaient chanter ou jouer d’un instmment quelconque, afin de leur faire exécuter, à l'aube de l'arrivée du prince, une cantate d'occasion que j'allais composer. Mais une difficulté m'arrêta : mon directeur général, M. de Lüttichau, était absent de Dresde. M'entendre avec mon collègue Reissiger eût amené des retards et donné à la chose un caractère officiel que je voulais éviter. Il n'y avait d'autre part pas de temps à perdre, le retour étant annoncé prochain. Je me servis donc de ma qualité de directeur de la a Liedertafel » pour convoquer les chanteurs et les musiciens; j'invitai aussi les membres du théâtre et de l'orchestre à se joindre à nous. Puis, je me rendis promptement à Pillnitz afin de prendre les dispositions nécessaires avec le maréchal de la cour. Je dus employer le temps de ce court trajet à écrire mes vers et à les mettre en musique, car aussitôt rentré, il me fallait livrer ma composition aux copistes et aux lithographes. Cette hâte

mécontentement de L’INTENDANT

agréable par un beau jour d’été, au milieu d’une riante contrée, jointe à l’amour sincère que j’éprouvais pour le prince allemand, électrisa mes facultés et me fit concevoir les formes mélismatiques de la marche du Tannhàuser. Ces formes se percevaient déjà dans ce salut au roi. Plus tard, je les développai et cette marche contribua à rendie le Tannhàuser le plus populaire de mes opéras.

Mes cent vingt musiciens et trois cents chanteurs se mettaient à l’étude dès le lendemain. Je me permis de réunir cette foule sur la scène du Théâtre royal et du premier coup tout marcha pour le mieux. Tous les participants étaient enchantés et je ne l’étais pas moins, quand, soudain, je vis apparaître un messager du directeur général. M. de Lüttichau était revenu et désirait me parler. Il avait appris à temps, par l’ami Reissiger, ma conduite indépendante et s’en montra outré. S’il avait porté sa couronne de baron, elle lui serait sûrement tombée de la tête. Ce qui l’indignait surtout, c’était que je me fusse permis de m’adresser directement à un fonctionnaire de la cour sans passer par son entremise, et lorsqu’il apprit que mes démarches avaient atteint si promptement le but souhaité, il entra dans une colère plus violente encore : son importance, à lui, consistait justement à présenter comme extraordinairement difficile tout ce qui devait passer par son intermédiaire. Je lui offris de tout décommander, mais cela l’effraya. Je lui demandai ce qu’il voulait donc, puisque aussi bien 1 affaire devait s’exécuter. Il ne parut pas le savoir lui-même, et me déclara que je n’avais pas agi en bon collègue, car je n’avais point averti non plus Reissiger de mon dessein.

ARRIVÉE A PILLNITZ

J assurai que j'étais prêt à céder ma composition et sa direction à Reissiger. Ceci était de trop à son gré : au fond il ne tenait guère, je le savais, à l’autre directeur. Pour lui, le côté le plus désagréable de la chose venait de ce que je me fusse adressé au maréchal de la cour, M. de Reitzenstein, qui se trouvait être son ennemi personnel. « Vous ne vous doutez pas, me dit-il, de toutes les chicanes que me fait cet homme. » Ses confidences familières me touchèrent et me permirent de témoigner au courtisan embarrassé un regret presque sincère. II y répondit en haussant les épaules et en laissant cette ennuyante affaire suivre son cours.

Mais le succès de mon entreprise était bien plus menacé par le ciel que par la mauvaise humeur de l’intendant royal. Toute la journée, il plut à torrents. Si cela continuait, il me serait impossible de me rendre, ainsi que c’était convenu, le lendemain matin, avec mes centaines de chanteurs sur le bateau à vapeur commandé pour nous transporter à Pillnitz, à deux heures de là. Rœckel seul me rassurait : « Soyez tranquille ; nous aurons demain la plus belle journée du monde, car vous avez de la chance. »

Cette assurance m'est souvent revenue à l'esprit, lorsque, plus tard, de graves contretemps vinrent troubler mes entreprises, et cette assertion m’a toujours paru un véritable sacrilège. Cette fois cependant, l’ami eut raison. De l’aube à la nuit, le 12 août 1844 fut le plus beau jour d’été dont je puisse me souvenir. Le sentiment de bienêtre avec lequel je vis s’embarquer, par une brume matinale, ma légion de joyeux musiciens, me gonflait le cœur

HEUREUSE MATINÉE A PILLNITZ

et me faisait réellement croire à ma bonne étoile. A force d’amabilité, j’étais parvenu à dissiper la bouderie de Reissiger et à le persuader de partager avec moi l'honneur de la journée en dirigeant ma composition. Sur place, tout réussit à merveille. Le monarque et la famille royale furent visiblement touchés et, plus tard, dans les mauvais temps de troubles, la reine de Saxe se rappelait, paraît-il, encore avec émotion ce jour et ce matin, les plus beaux de sa vie. Reissiger battit la mesure avec beaucoup de dignité, tandis que moi, je faisais dans le chœur ma partie de ténor. On nous appela ensuite tous deux auprès de la famille royale et le roi nous exprima ses remerciements cordiaux pendant que la reine nous afhimait, à moi que j’avais très bien composé, à Reissiger qu’il avait très bien dirigé. Le roi nous pria de répéter tout de suite les trois dernières strophes parce qu’un douloureux mal de dents l’empêchait de rester longtemps à l'air. Je combinai aussitôt une évolution qui s’exécuta on ne peut mieux et dont le succès me rend fier aujourd’hui encore. Selon le désir du souverain, je fis donc répéter la cantate, mais je ne conservai la position en demi-cercle des chanteurs que pour une strophe seulement, dès la deuxième, mes quatre cents musiciens opéraient un mouvement de conversion et faisaient entendre les deux dernières strophes tout en marchant et en s’éloignant par le jardin. Ainsi, les derniers sons ne vinrent plus frapper les oreilles royales que comme un écho lointain.

Grâce à mon activité infatigable, à ma présence de tous côtés, cette retraite se fit sans la moindre hésitation ni dans la mesure, ni dans le chant, et avec mie telle

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