SUCCÈS D’ESTIME POUR SPONTINI
maintes fois l’admiration du public en se servant de cet artifice. Dans la phrase : « Un pas de plus et tu es mort ! » elle prononçait mort presque sans intonation vocale. L’impression extraordinaire que j’en avais alors éprouvée moi-même provenait de la terreur prodigieuse qui s’emparait de moi quand, tiré des sphères idéales de la musique qui ennobht les situations les plus atroces, je retombais brusquement sur le dur terrain de l’horrible réahté, comme frappé par le brutal coup de hache du bourreau. C’est en ce moment que je reconnus la limite extrême du sublime et, me basant sur cette sensation, je puis dire que cette limite se trouve là où deux mondes différents qui se touchaient, se séparent soudain, nous les laissant entrevoir au même instant et du même coup d’œil. Mais ce moment est unique et solennel; il n’est pas permis de l’évoquer par un jeu intéressé. Je m’en rendis compte par l’échec total que subit l’intention de la grande artiste à la représentation de la Vestale, Le mot rauque, prononcé presque sans tonalité, nous glaça, le pubüc et moi, comme une douche froide, et nous n’y vîmes qu’un effet théâtral manqué.
Les espérances des spectateurs qui avaient payé prix double la curiosité de voir Spontini au pupitre de chef d’orchestre avaient-elles été trop grandes? Ou bien le style de l’œuvre, avec son antique sujet français, parut-il démodé malgré la beauté et l’éclat de la musique? Ou bien encore la fin languissante de l’opéra eut-elle le même résultat dégrisant que l’effet dramatique manqué de la Devrient? Toujoms est-il qu’un réel enthousiasme ne se manifesta point et que la soirée ne fut qu’un succès
DINER CHEZ M'"*^ SCH RŒDER-DEVRI ENT 113
d'estime pour le célèbre compositeur. Il me fut pénible de le voir paraître sur la scène tout chamarré de décorations et remercier le public de ses applaudissements sans chaleur.
Personne ne s'était mieux rendu compte que Spontini lui-même de ce peu réjouissant résultat. Il résolut d'obtenir de force une apparence de succès et eut recours à l'expédient qu'il employait d'habitude à Berlin afin de produire ses oeuvres devant une salle comble et animée. Il choisissait toujours le dimanche pour ses représentations, parce que l'expérience lui avait démontré que ce jour-là le théâtre se rempüssait d'un pubhc facilement enthousiaste. Le dimanche auquel il s'offrit de diriger une seconde fois sa Vestale étant encre assez éloigné, le prolongement de son séjour nous procura le plaisir intéressant de nous retrouver souvent en sa compagnie. J'ai conservé de mes entretiens avec lui, tantôt chez Mme Schrœder-Devrient, tantôt chez moi, un souvenir si précis que j'en parle volontiers.
Je me rappelle surtout un dîner chez Mme Schrœder- Devrient pendant lequel nous restâmes longtemps en conversation animée avec le maître et sa femme, une sœur d'Érard, le célèbre fabricant de pianos. La part que Spontini prenait à la causerie consistait à écouter avec dignité discourir les autres, en ayant l'air d'attendre qu'on lui demandât son avis.
Dès qu'il se mettait lui-même à parler, c'était avec une solennité de rhétoricien, en phrases précises, de forme catégorique, et avec un ton qui annonçait que toute contradiction serait une offense. M. Ferdinand Hiller était
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des convives : il mit la conversation sur Liszt. Après qu'on eut agité ce sujet en sens divers, Spontini, à son tour, exprima son opinion avec l'emphase dont il était coutumier : elle me prouva que de son trône berlinois il n'avait pas vu les choses d'un œil précisément impartial et indulgent. Quand Spontini était en train de rendre ses oracles, il ne souffrait pas qu'un bruit quelconque vînt le troubler. Or, au dessert, l'animation étant plus vive, il advint que pendant un assez long discours du maître, Mme Schrœder-Devrient se permit de rire un peu à propos d'autre chose. Spontini lança un furieux coup d'œil à sa femme. Mme Devrient se hâta d'excuser celleci, en expliquant que c'était elle-même qui avait ri involontairement à la lecture d'une devise de bonbon. Sur quoi Spontini prononça : Pourtant je suis sûr que c*est ma jemme qui a suscité ce rire; je ne veux pas qu*on rie devant moi; je ne ris jamais^ moi, j'aime le sérieux. Il finit pourtant par se joindre à la gaieté générale : c'est ainsi qu'il s'amusa à provoquer notre stupéfaction en croquant de gros morceaux de sucre. Il nous prouvait ainsi qu'il avait les dents excellentes encore.
Après le dîner, on se rapprocha davantage ; Spontini s'anima de plus en plus II parut éprouver pour moi toute la sympathie dont il était capable : il déclara ouvertement qu'il m'aimait et voulut me le prouver en essayant de me dissuader de poursuivre ma carrière de compositeur dramatique. Il savait bien, disait-il, qu'il aurait de la peine à me convaincre de la valeur de ce service d'ami, mais comme il trouvait important de s'occuper de mon bonheur, il n'hésiterait pas dans ce but à