VISITE DE TICHATSCHEK (JUIN
ments étaient possibles à une nature aussi peu cultivée que la sienne. Le matin de ma fête, je fus réveillé de touchante manière par les sons de Y adagio du quatuor en mi mineur de Beethoven, que j'aimais particulièrement. Ma femme avait invité à cette aubade les musiciens de chambre auxquels je m'étais intéressé autrefois, et, avec un tact délicat, ils me faisaient entendre le morceau dont je leur avais parlé un jour en termes émus. Le soir, Tichatschek chanta à notre petite société différentes parties de Lohengrin et nous étonna littéralement par sa voix, qui avait gardé tout son éclat.
Grâce à sa ténacité, Tichatschek était parvenu à vaincre l'hésitation servile de l'Intendance de Dresde, à propos de la reprise de mes opéras. Enfin on les jouait de nouveau et sans cesse ils faisaient salle comble.
M'étant légèrement refroidi dans une excursion à Brunnen sur le lac des Quatre-Cantons, où nous emmenâmes notre hôte, j'attrapai une treizième rechute d'érési pèle et celle-ci fut d'autant plus douloureuse que pour ne pas gâter le plaisir de notre ami par un retour précipité, je persistai à ne pas interrompre la partie. Un terrible ouragan de « fôhn » était cause qu’on ne pouvait allumer de feu pour chauffer ma chambre. Je dus me mettre au lit ; j'y étais encore quand Tichatschek me quitta et je résolus, dès que ma convalescence me le permettrait, d'essayer d'un changement d'air vers le Sud. Il me semblait que ce mal abominable était diaboliquement lié à Zurich.
Je choisis le lac de Léman, et je pensais m'établir aux environs de Genève, à la campagne, dans un endroit bien
MO
A GENÈVE ET A MORNEX
situe, où je pourrais suivre le régime que m'avait prescrit mon médecin de Zurich. Je me mis donc en route les premiers jours de juin. Chemin faisant, j'eus de gros désagréments à propos de Fips, que j'emmenais pour me tenir compagnie dans ma solitude ; je fus sur le point de changer le but de mon voyage, car sur un certain parcours, on voulut me défendre de prendre mon chien dans la voiture de chemin de fer. C'est grâce à l'énergie que je déployai pour faire respecter ma volonté que je pus commencer ma cure près de Genève ; autrement je me serais sans doute dirigé d'un côté tout différent.
A Genève, je descendis à mon hôtel habituel de 1' « Écu » où je retrouvais tant de souvenirs. Je consultai le docteur Coindet qui me conseilla d'aller respirer le bon air à Momex, sur le mont Salève, et m'y recommanda une pension. Avant toute chose, je voulais un gîte tranquille ; c est pourquoi je demandai à la tenancière de la pension de me céder dans son jardin un pavillon composé d’une seule pièce, un grand salon. Il m'en coûta de grands efforts de persuasion, car les autres pensionnaires, avec lesquels je ne voulais pas me trouver en contact, s'indignèrent de ce qu'on songeât à les frustrer du local réservé à leurs amusements. Enfin, je réussis à obtenir mon pavillon, mais à condition de le céder tous les dimanches matins pour le culte protestant. Au moyen de quelques bancs, on le transformait alors en chapelle et ces pensionnaires calvinistes semblaient tenir beaucoup à leur sermon. Je m'y trouvai très bien, et le premier dimanche, je fis honnêtement le sacrifice convenu en allant à Genève lire les journaux. Mais le lendemain, la