‹ Ma vie. III, 1850-1864Chapitre 108 sur 376 · LE DOCTEUR VAILLANT · texte numérisé non relu

LE DOCTEUR VAILLANT

dame de la pension vint me déclarer que le mécontentement était décidément trop vif parmi ses hôtes : il ne leur suffisait pas d'avoir le salon pour le service divin, ils le voulaient aussi pour les jeux de la semaine. On me donna mon congé et il me fallut chercher un abri chez le voisin.

Ce voisin était un docteur Vaillant qui, dans une grande et belle maison, avait installé un établissement hydrothérapique. Tout d'abord, je n'avais que l'intention de prendre chez lui des bains chauds sulfureux. Mon médecin de Zurich m’en avait conseillé l'usage. Mais ces bains ne se préparaient pas dans l'établissement. Cependant la personne du docteur Vaillant me plaisant beaucoup, je lui parlai de ma maladie. Lorsque je fis allusion au soufre et à une certaine eau puante que je devais boire, il sourit et me dit : « Monsieur, vous n'êtes que nerveux. Tout cela vous agitera encore davantage. Vous n'avez besoin que de repos. Voulez- vous vous confier à moi? Je vous promets qu'au bout de deux mois, vous serez remis de telle sorte que vous n'aurez plus à craindre l’érésipèle. »

Il a tenu parole. Cet excellent médecin me donna meilleure opinion de l’hydrothérapie que le fameux « trafiquant d eau » d’Albisbrunn et autres ineptes dilettantes. Vaillant avait été praticien célèbre à Paris : Lablache et Rossini même l'avaient consulté ; mais il avait eu le malheur d'être soudain frappé d'une paralysie des deux jambes. Après avoir traîné quatre ans, avoir perdu toute sa clientèle et être tombé dans la misère, il avait eu 1 idee de se faire transporter chez le médecin

CURE HYDROTHÉRAPIQUE A MORNEX

silésien Priessnitz qui soignait par l'eau et la nature. Il le quitta absolument guéri et s’appropria la méthode qui lui avait si bien servi. Homme intelligent et instruit, il la débarrassa de toutes les rudesses de son inventeur et essaya de se refaire une clientèle en créant un établissement hydrothérapique à Meudon. Mais il n’eut pas de succès auprès des Parisiens. Ses anciens clients, auxquels il proposait de venir visiter son installation, lui répondaient en demandant si l’on y dansait le soir. Il ne fit pas ses affaires et c’est grâce à cette circonstance que je le rencontrai près de Genève où il faisait une nouvelle tentative pour l’emploi lucratif de sa méthode. Il se distinguait aussi de ses collègues spéciaux en n’acceptant qu’un nombre très limité de malades. Il est impossible, disait-il, de garantir un bon résultat si l'on n’observe pas exactement ses patients à toutes les heures de la journée. La bonté de son système, qui me réussit si bien, résidait principalement dans la douceur des procédés et une application ingénieuse de l’eau attiédie.

De plus, Vaillant s'occupa avec une amabilité marquée à satisfaire mes désirs, spécialement mon besoin de calme et de solitude. Je fus dispensé du déjeuner en commun, qui m’était pénible et m’agitait, et il me permit de me préparer le thé moi-même dans ma chambre. Mais après les fatigues de la cure matinale, je profitai du mystère dont s’entourait un privilège que les autres pensionnaires devaient ignorer pour m’adonner avec excès à cette jouissance nouvelle : deux heures durant, les verrous tirés, je vidais tasse sur tasse en lisant Walter Scott. A Genève, j’avais trouvé de cet auteur une jolie

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