JE DEVIENS LOCATAIRE DE WESENDONCK
posséder lui-même sur cette colline un domaine assez vaste pour y bâtir une grande villa à l’usage de sa propre famille. Peut-être m en céderait-il alors un lopin... L’acquisition de cette propriété et la construction de sa maison, qu’il voulait spacieuse et confortable, absorbèrent dès lors mon ami ; peut-être aussi pensait-il que l’installation de deux familles dans le même enclos offrirait des désagréments, à la longue. Il songea donc à m’acheter une très modeste petite campagne avec jardin, qui n’était séparée de la sienne que par un chemin vicinal étroit, et que j’avais trouvée à mon gré aussi. Lorsqu’il m’annonça son intention, j’en fus heureux au delà de toute expression. Mais la déception fut d’autant plus forte quand un beau jour, l’imprévoyant acquéreur apprit que le propriétaire, las de ses tergiversations, venait de vendre son terrain a quelqu un d autre. Cet autre, heureusement pour moi, était un médecin aliéniste qui se proposait d’élever une maison de fous juste à côté de la propriété Wesendonck. La perspective fort désagréable qu’éveillait cette nouvelle eut pour conséquence de secouer mon ami de sa mollesse. Il mit toute son énergie en œuvre pour regagner ce terrain sur le néfaste docteur et réussit enfin, après mille ennuis, à Tacheter très cher. Et à Pâques de cette année, il m’offrait de me louer cette petite campagne au prix des huit cents francs de loyer que je payais au Zeltweg. >
L’installation de la maisonnette, qui au printemps m occupa passionnément, ne se fit pas sans de nombreuses contrariétés. La maison n’était arrangée que pour des villégiatures. Il fallait donc y mettre des poêles et tout
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ce qui la rendrait habitable en hiver. Bien que Wesendonck fît l’indispensable, il y eut beaucoup de choses à ajouter et cela donna lieu à des difficultés interminables, tant à cause de la perpétuelle divergence d’opinion qui existait entre moi et ma femme, qu’à cause de l'incertitude de ma situation pécuniaire, car j'étais encore toujours sans fortune. Sous ce rapport cependant, les événements prenaient de temps en temps une tournure qui nourrissait dans mon âme d’optimiste une confiance absolue dans l’avenir. A Berlin, malgré ses représentations médiocres, Tannhâuser me rapportait de plus gros bénéfices que je n’avais pensé. A Vienne aussi, l’horizon s’éclaircissait. Le Théâtre de la cour, il est vrai, me demeurait toujours fermé et l’on m’avait assuré qu’aussi longtemps qu'une cour impériale existerait à Vienne, il ne serait pas question d’y représenter mes opéras révolutionnaires.
Cette singulière situation engagea mon vieil ami Hofmann, ancien directeur du Théâtre de Riga et actuellement directeur de celui de Josephstadt, à risquer, avec une troupe d’opéra particulière, une représentation du Tannhâuser dans la grande salle qu’il avait fait construire au Lerchenfeld en dehors de l’enceinte de Vienne. Pour chaque soirée, il m’offrait un tantième de cent francs. Liszt, auquel je fis part de la chose, la jugea scabreuse, mais je lui répondis qu’en cette occasion j’étais de l’opinion de Mirabeau qui, n’ayant pas été nommé par ses égaux à l'assemblée des notables, se proposa comme « marchand de drap » aux suffrages des électeurs de Marseille. Ceci fut du goût de Liszt et j’entrai donc
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dans la capitale autrichienne en passant par le théâtre de saison de Lerchenfeld.
On me raconta les histoires les plus stupéfiantes sur les représentations elles-mêmes. Sulzer, ayant fait un voya§e à, Vienne, assista à l’une d’elles et se plaignit surtout de l’obscurité de la salle et de l'impossibilité où l’on était d’y lire un traître mot du livret ; de plus, on y était inondé par l’eau qui tombait du toit quand il pleuvait. Quelques années plus tard, le gendre de la veuve du musicien Hérold m’a parlé sur un tout autre ton de ces représentations. Dans son voyage de noces, il s était aussi arrêté à Vienne et il m’a affirmé que malgré ses défectuosités, l’ensemble de Lerchenfeld lui avait infiniment mieux plu que celui de Berlin, très médiocre, positivement. Pour le moment, l’énergie de mon vieil ami de Riga me valut deux mille francs pour les vingt représentations qu’il réussit à donner et il est peut-être compréhensible et pardonnable que je me fusse laissé aller à avoir confiance dans 1 avenir. Ne constatais-je pas les résultats incalculables d'une popularité inattendue et les gains qu’elle me rapportait?
Tout en m occupant de l’installation de ma maisonnette tant désirée et en achevant l’instrumentation du premier acte de Siegfried, je me replongeai dans la philosophie de Schopenhauer ainsi que dans les romans de Walter Scott, qui m’attiraient toujours. De plus, voulant exprimer d’une manière significative mes sentiments sur les compositions de Liszt, je les résumai sous la forme d une lettre a Marie de Wittgenstein et la publiai dans la Revue musicale de Brendel.