ACHÈVEMENT DU 2« ACTE DE « SIEGFRIED » (AOÛT
feuillet d'album que j'avais envoyé à sa femme, et m affirmait ensuite que sa volonté était de s'occuper désormais de mon sort et surtout de mon retour en Allemagne.
Ce projet de faire représenter Tristan, l'opéra que j avais encore à composer, s'inscrivit dès lors en caractères marqués dans le plan de mon existence. Un résultat immédiat de tout cela fut la conservation de l'humeur excellente où je me trouvais et sous l'influence de laquelle je terminai le deuxième acte de Siegfried. Pendant ces clairs après-midi d'été, je dirigeais invariablement mes promenades vers la tranquille vallée de la Sihl. Dans la forêt, j'écoutais avec attention le chant des oiseaux et je m'étonnais d'entendre des mélodies qui m'étaient nouvelles exécutées par des chanteurs ailés que je ne voyais pas et dont j’ignorais les noms. Je notai soigneusement leurs airs dans ma mémoire et, par une imitation artistique, je m'en servis pour la scène de la forêt dans Siegfried. Au commencement d'août, je terminais ce deuxième acte. J'étais heureux de pouvoir me réserver le troisième acte avec le réveil de Brunehilde, pour la reprise de mon travail de composition. Il me semblait que toutes les difficultés de mon œuvre étaient vaincues et qu'il ne m en restait plus que le plaisir.
Fermement persuadé que je ménageais ainsi mes forces artistiques d'une façon très rationnelle, je me préparai donc à écrire Tristan. Mais ma patience fut mise à l'épreuve par la visite de l'excellent Praeger, de Londres. Bien que j'eusse grand plaisir à revoir cet ami éprouvé et dévoué, il me fatigua par ses plaintes : il se figurait être très nerveux et poursuivi par la fatalité. Malgré
i7o ENTENTE TACITE AVEC M"e WESENDONCK
toute ma bonne volonté, je n'arrivais pas à compatir à ses peines. Comme dérivatif, je proposai une excursion à Schaffhouse ou la célébré chute du Rhin, que je voyais pour la première fois de ma vie, ne fut pas sans me produire de l’impression.
A la même époque, les Wesendonck prirent possession de leur nouvelle villa, débarrassée enfin des stucateurs et des tapissiers de Paris. Alors ma vie entra dans une phase qui, sans être importante en soi, amena pourtant des changements notables dans mon existence et cela en suite de mes relations avec cette famille amie. Les rencontres journalières que nous valait notre voisinage de campagne avaient forcément rendu ces relations plus intimes. Or, j’avais remarqué à plusieurs reprises déjà que Wesendonck, dans son honnête franchise, manifestait une certaine inquiétude de ce que je devenais si familier dans sa maison. Pour le chauffage, l’éclairage, l’heure des repas, on avait envers moi des égards qui lui paraissaient empiéter sur ses droits de maître du logis. Quelques explications confidentielles devinrent nécessaires : il en résulta une entente plus ou moins tacite qui, avec le temps, prit une singulière importance aux yeux des autres gens. De sorte que nous dûmes mettre dans nos relations une certaine réserve qui amusa souvent les deux initiés. Chose remarquable, cette intimité de voisins commença précisément avec la création du poème de Tristan et Iseult.
C est alors aussi que Robert Frantz vint me voir à Zurich. Les côtés agréables de sa personnalité me causèrent du plaisir et sa visite me rassura sur une sorte