‹ Ma vie. III, 1850-1864Chapitre 139 sur 376 · ÉMILE OLLIVIER · texte numérisé non relu

ÉMILE OLLIVIER

par économie, j'étais descendu d'abord. Ma première idée avait été de prendre quartier dans un hôtel de la rue Le Peletier que je connaissais d’autrefois ; mais c'était précisément de cet hôtel que s'était accompli l'attentat et c’est là qu'on avait recherché et arrêté l'auteur principal du complot. Que c'eût été singulier si j'étais arrivé à Paris deux jours plus tôt et que j'eusse logé dans cette maison !...

Après cette délibération avec le démon de ma destinée, je me rendis chez les Ollivier. Je ne devais pas tarder à trouver en Émile Ollivier un ami sympathique et actif qui prit tout de suite en main l'affaire pour laquelle, en apparence, j'étais venu à Paris. Il me conduisit un jour chez un notaire de sa connaissance, son obligé à ce qu’il me parut. On rédigea une procuration en règle, bien pourvue de clauses énergiques, par laquelle je donnais pleins pouvoirs à Émile Ollivier pour sauvegarder mes droits d’auteur envers et contre tous. Bien que tout cela se fît sur papier timbré et fût dûment scellé, on ne me réclama aucun émolument, de sorte que, me sentant tout à fait rassuré, je m’en remis avec plaisir à la protection de mon nouvel ami.

A ses côtés, je me promenai dans la salle des pas perdus du Palais de Justice ; il me présenta aux plus célèbres avocats du monde, qui déambulaient par là en toque et en robe et bientôt j'étais assez familiarisé pour expliquer le sujet de Tannhâuser à ceux qui s'étaient réunis en cercle autour de moi. Tout cela était fort de mon goût. Mais je n'étais pas moins satisfait de pouvoir converser avec Ollivier sur sa situation et ses opinions poli-

iSo

BLANDINE. — Mœe HÉROLD

tiques. Il n'avait plus de foi que dans la république qui, après 4a chute imminente de la puissance napoléonienne, se rétablirait d’une façon durable. Lui et ses amis ne songeaient pas à provoquer de révolution ; toutefois, lorsque celle-ci serait nécessairement arrivée, ils entendaient empêcher la république de retomber entre les mains des intrigants. Ollivier poussait ses principes jusqu’aux dernières conséquences du socialisme ; il connaissait et respectait Proudhon, mais non sa politique. Rien, disait-il, ne peut être fondé définitivement si ce n’est par l’initiative d’une organisation politique. Pour réaliser le rêve le plus hardi de l’aisance publique répartie équitablement entre tous, il suffit de suivre la simple voie législative. Déjà on avait introduit ainsi, pour raison d’utilité publique, des réformes importantes dans l’abus du droit privé. A ce sujet, je constatai avec une grande satisfaction les progrès que j’avais faits dans le développement de mon caractère : il m’était maintenant possible d’assister et de me mêler à de telles discussions sans m’emporter comme autrefois.

En cela, Blandine eut sur moi une influence excellente par sa douceur, sa gaieté, son laisser aller spirituel et sa vive aperception. Nous nous comprenions à l’œil. La plus simple remarque suffisait pour que nous nous entendions sur les choses et les personnes.

Le dimanche qui suivit, mes amis me causèrent le plaisir de me procurer une place à un concert du Conservatoire. Jusqu’alors je n’avais assisté qu’à des répétitions. Je me trouvai dans la loge de la veuve du compositeur Hérold, femme très sympathique qui, sur-le-

Page 1