‹ Ma vie. III, 1850-1864Chapitre 158 sur 376 · JE M’INSTALLE DANS LE PALAIS GU IST I N I AN I · texte numérisé non relu

JE M’INSTALLE DANS LE PALAIS GU IST I N I AN I

palais des Doges. Mais je me réservai de l'admirer quand je serais débarrassé de l'humeur mélancolique où m'avait jeté mon arrivée à Venise.

A l'hôtel Danieli, où nous descendîmes, on nous donna de tristes chambres ayant vue sur de petits canaux étroits. Aussi, dès le lendemain matin, j’allai à la recherche d'un logis qui me convînt pour un long séjour. J'appris que dans l'un des trois palais Guistiniani, non loin du Palazzo Foscari, il y aurait quelque chose à louer, car les étrangers l'évitaient en hiver à cause de sa mauvaise exposition. J'y trouvai en effet des pièces extraordinairement vastes dont la plupart, m'assura-t-on,^ demeureraient inoccupées. J e me réservai donc un énorme et imposant salon avec une grande chambre à coucher contiguë et me hâtai d'y faire monter mes bagages. Et le 30 août, au soir, je pouvais me dire que j'étais fixé à Venise.

Pouvoir travailler sans être dérangé avait été l’unique préoccupation de mon choix. J'écrivis aussitôt à Zurich pour qu'on m'expédiât mon Érard et mon lit ; je me doutais bien que j'apprendrais à connaître le froid à Venise. De plus, les murs grisâtres de mon salon me devinrent bientôt insupportables à l'œil ; ils s'accordaient trop mal, me semblait-il, avec un plafond de bon goût entièrement peint <' al fresco ». Je me décidai donc à les faire recouvrir d’une tapisserie fort ordinaire, mais de couleur rouge foncé. Ce travail amena bien du remue-ménage. Cependant, ces désagréments me paraissaient supportables, quand, de mon balcon, j'admirais avec un plaisir grandissant le superbe canal, et que je me disais : c'est ici que j'achèverai Tristan.

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