RETOUR DE CARL RITTER
teur l’avait poussé jusque sur les bords de la mer Baltique. Il s’agissait d ’Armide, une œuvre qu’il venait d’achever, et dans laquelle se manifestait le grand talent du jeune homme. Mais la tendance répugnante de l’ouvrage en rendait la représentation difficile et jetait d’inquiétantes clartés sur l’âme du poète. Quelques passages étaient cependant excellents, ainsi la rencontre de Rinaldo et d’Armide ; la naissance violente de leur passion y était dépeinte avec une chaleur pleine de poésie. Pour être représenté avec chance de succès, ce drame, où l’on reconnaissait les défauts et la hâte du dilettante, aurait dû être modifié dans plusieurs de ses parties et mieux fini. A mon regret, Cari ne voulut pas en entendre parler. Il avait pensé avoir découvert à Stettin le directeur intelligent qui passerait sur les imperfections que je signalais. Mais de ce côté encore, Ritter s’était trompé ; il revint donc à Venise mécontent et décidé à vivre désormais au jour le jour : c’était d’ailleurs son désir le plus cher. Se promener dans Rome en robe de capucin, contempler à toute heure quelque œuvre d’art lui semblait en ce monde le sort le plus enviable. Il ne s’occupa donc plus d’Armide et déclara vouloir traiter un nouveau sujet dramatique puisé dans les « Histoires florentines » de Machiavel. Il ne m’indiqua pas clairement ce sujet, de crainte que je ne le détournasse d’une pièce où il n’y avait que des situations et pas de thème. Composer de la musique ne semblait plus l’intéresser non plus, et pourtant la Fantaisie pour piano qu’il avait écrite peu de temps après son arrivée à Venise prouvait le talent du jeune homme de ce côté-là aussi.