‹ Ma vie. III, 1850-1864Chapitre 184 sur 376 · LOCATION D’UN JOLI PAVILLON RUE NEWTON · texte numérisé non relu

LOCATION D’UN JOLI PAVILLON RUE NEWTON

francs par an. Le bruit de la rue n'y parvenant pas, le silence y était complet : c'est ce qui me décida. Octave Feuillet, l'auteur protégé de la cour impériale, y avait demeuré en dernier lieu. Je m'étonnai seulement de ce que cette maison, bien que de construction relativement récente, se trouvât si délabrée à l'intérieur. Il n'y eut pas moyen d’amener le propriétaire à y faire la moindre réparation, même en augmentant le prix du loyer. J’en sus le motif à quelque temps de là : sur les nouveaux plans de Paris, ces terrains se trouvaient dans le rayon des prochaines démolitions ; cependant le moment n’était pas encore venu de l'annoncer officiellement, car les propriétaires eussent immédiatement demandé des indemnités. Je crus donc de bonne foi que je profiterais pendant nombre d'années des dépenses que je m'imposai pour améliorer l'intérieur de ma maison et je n’hésitai pas à faire les commandes nécessaires. Mon mobilier arriva de Zurich et je m’imaginai que, le hasard m'ayant poussé à Paris, j'y resterais toute ma vie.

Pendant que l’emménagement avait lieu, je tâchai de voir de quel côté il fallait me tourner pour faire acquérir à mes œuvres un peu de considération. J’allai voir tout d'abord M. de Charnal, le jeune homme auquel j'avais confié la traduction française de mon Rienzi. J’appris par lui que M. Carvalho, directeur du Théâtre-Lyrique, ne voulait entendre parler que de Tannhâuser. Je priai donc M. Carvalho de venir me parler de la chose. Il me confirma qu’il était tout disposé à faire représenter un de mes opéras, à condition que ce fût Tannhâuser . « Pour les Parisiens, expliqua-t-il, le nom de Wagner est si bien

AUGUSTE DE GASPÉRINI

identifié à celui de cette œuvre qu’il serait absurde de vouloir en donner une autre. En ce qui concernait l’adaptation française, il doutait que le choix de M. de Chamal fût heureux. Cela me poussa à examiner le travail de ce très aimable jeune homme. A mon grand effroi, je reconnus qu’en effet il n’avait pas la moindre idée du caractère de la pièce, bien qu’il se vantât d’avoir collaboré au mélodrame de Schinderhannes (i), qu’il prenait pour un sujet romantique allemand. Touché de son zèle, j’essayai pourtant de faire concorder quelques-uns de ses vers avec ma musique, mais je me lassai bientôt de cette peine inutile.

Bülow m’avait recommandé à Auguste de Gaspérini, jeune médecin qui ne pratiquait plus guère. Il avait fait sa connaissance à Baden-Baden et avait reconnu en lui un goût prononcé pour la musique. Ne l’ayant point rencontré, car il était absent de Paris, j’avais écrit à Gaspérini et il m’avait envoyé une lettre pour son ami Leroy, très bon professeur de musique parisien. Par ses manières agréables, celui-ci conquit ma sympathie ainsi que ma confiance par le conseil qu’il me donna de ne plus m’occuper de M. de Charnal, qui n’était qu’un obscur journaliste. Il m’adressa à Roger, le chanteur alors si célèbre à Paris, homme intelligent et expérimenté qui savait l’allemand. Tout à fait soulagé de mon souci, j’acceptai rinvitation que Leroy me procura, par l’inter-

(i) Jean Buckler, dit « Schinderhannes Jean l’Écorcheur, chef de brigands, né à Nastellen en 1779 et exécuté à Mayence en 1803, fut un des redoutables bandits connus sous le nom de garrotteurs ou chauffeurs.

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