LE TÉNOR ROGER
médiaire d’un ami, d’aller voir Roger dans sa maison de campagne. J’ai oublié le nom de cette superbe propriété qui avait appartenu à un marquis. C’était un château du style le plus imposant et entouré d’un immense parc plein de gibier. Le plaisir de manier des armes dans ce parc avait occasionné peu de temps auparavant un horrible accident à l’aimable ténor : d’un coup de fusil, il s’était fracassé le bras droit.
C’est quelques mois après ce malheur que je vis Roger ; il était complètement rétabli, seulement l’avant-bras était perdu. Il s’agissait alors de savoir si l’appareil qu’un fameux mécanicien lui avait fabriqué réussirait à produire sur la scène l’illusion du membre véritable. Je pus le constater moi-même peu après : le succès fut satisfaisant. Dans une représentation donnée à son bénéfice au Grand Opéra, Roger se servit si habilement de son bras droit que le public, qui avait été mis au courant, l’applaudit avec une chaleur particulière. Cependant on lui fit comprendre, à son grand chagrin, qu’il était invalide et que sa carrière au Grand Opéra avait pris fin. Aussi parut-il enchanté de ma proposition, qui lui ouvrait la perspective de trouver une sorte d’occupation littéraire, et c’est avec joie qu ii accueillit l’offre de faire une adaptation française pratique de Tannhâuser, Il me chanta plusieurs des passages principaux sur le texte qu'il venait de traduire et son travail me parut fort bien réussi.
Après y avoir passé un jour et une nuit, je quittai donc content et plein d’espoir le château de ce chanteur jusqu’alors choyé du public et que guettait une si triste déchéance. L’intelligence qu’il mettait à comprendre mon