‹ Ma vie. III, 1850-1864Chapitre 201 sur 376 · PERRIN. — FOUCHER DE CARE1L · texte numérisé non relu

PERRIN. — FOUCHER DE CARE1L

quait par de perfides insinuations. Je ne voulus pas laisser impunie la vilaine conduite de cet ancien ami et lui répondis par une lettre que j’eus grand’peine à faire traduire en bon français et plus encore à faire paraître dans ce même journal. Cette lettre attira précisément de mon côté tous ceux qu’avait impressionnés ma musique. Parmi eux se trouvait un M. Perrin, autrefois directeur de P Opéra-Comique et qui, après fortune faite, s’adonnait à la peinture et au bel esprit ; plus tard, il est cependant devenu directeur du Grand Opéra. Perrin avait entendu Lohengrin et Tannhduser en Allemagne, et la manière dont il m’en parla me donna à espérer que, si l’occasion s’en présentait, il mettrait son point d’honneur à transplanter mes œuvres en France. C’est aussi par des représentations allemandes que le comte Foucher de Careil connaissait mes opéras. J’eus des relations excellentes et durables avec lui. Il s’était fait un nom par différents essais sur la philosophie allemande, spécialement par une édition des œuvres de Leibniz. Sa société me fit prendre contact avec un certain cote estimable de l’esprit français que je ne connaissais pas

encore. vL . . „

Je passe sous silence bien des relations superficielles

que j’eus à cette époque, celle, par exemple, d’un comte russe Tolstoï, qui se distinguait avec avantage des autres. Mais je ne saurais oublier de noter le sentiment de profonde satisfaction que m’inspira le romancier Champfleury par une brochure extrêmement aimable quil écrivit sur moi et mes concerts. Quelques aphorismes au style léger prouvaient que l’auteur possédait de ma

CHAMPFLEU R Y . — BAUDELAIRE

musique et de ma personnalité une compréhension telle que je ne l’avais encore rencontrée que dans les réflexions de Liszt sur Lohengrin et Tannhâiiser , et que je n’ai plus jamais retrouvée sous une forme aussi éloquente et aussi caractéristique. Champfleury lui-même était un homme fort simple, naïf même, un homme dont l’espèce rare semble près de s’éteindre dans le peuple français.

Une connaissance plus intéressante encore fut celle du poète Baudelaire. Il se présenta à moi dans une lettre où il me disait les sensations que lui avait fait éprouver ma musique, à lui qui ne croyait posséder que le sens des couleurs et non celui des sons. Le ton singulièrement fantastique et hardi de ses épanchements me fit deviner en Baudelaire un esprit extraordinaire qui poursuivait avec une fougueuse énergie et jusque dans leurs dernières conséquences les impressions qu’il avait reçues de ma musique. A sa signature il n’ajouta pas son adresse, afin, disait-il, de ne pas m’induire à croire qu’il désirait quelque chose de moi. Bien entendu, je sus le découvrir quand même et il ne tarda pas k se joindre au cercle de connaissances que je réunissais chez moi le mercredi soir. Car je recevais le mercredi soir. Cédant aux conseils de mes anciens amis de Paris, parmi lesquels Gaspérini demeurait le plus fidèle, je m’étais conformé aux usages français et j’avais fini par avoir un « salon » dans ma petite maison de la rue Newton. Minna, malgré la grande peine qu’elle avait à s’en tirer avec les quelques misérables bribes de français qu’elle possédait, y paradait en respectable maîtresse de céans. Les Ollivier y venaient en amis et un certain temps mon * jour » fut très fréquenté.

MALW1DA DE MEYSENBUG

J’v reçus la visite d’une vieille connaissance, Malwida de Meysenbug qui devait rester mon amie pour la vie. Je ne l’avais vue qu’une seule fois, pendant mon séjour à Londres (1855) : auparavant j’avais été en correspondance avec elle au sujet de mon ouvrage l’Œuvre d'art de l’avenir, qu’elle approuvait avec enthousiasme. En la rencontrant à Londres dans une famille Althaus, je l’avais trouvée toute pénétrée de projets et de souhaits pour le perfectionnement du genre humain, et par mon livre, elle croyait que je partageais ses idées. Or, j’en avais reconnu peu à peu l’inanité, spécialement en suite de mes études sur Schopenhauer, qui m’avait initié au sens tragique et profond du monde et à la vanité de ses formes. Je m’étais donc détourné presque avec irritation de mon ancienne utopie. Mon enthousiaste amie n avait pas compris mon revirement et dans nos discussions à ce sujet, je lui avais produit l’effet d’un renégat d’une belle cause. Nous nous étions ainsi séparés en complet désaccord. Aussi fus-je quelque peu effrayé de retrouver Malwida à Paris. Mais le mauvais souvenir de nos discussions londoniennes s’effaça dès qu’elle m’eut expliqué que ces disputes d’autrefois l’avaient, de son côté, précisément poussée àétudier la philosophie de Schopenhauer. Elle s’y était mise sérieusement, et s’était bientôt rendu compte du grand mécontentement qu’elle avait dû provoquer en moi par ses opinions aussi superficielles que violemment défendues sur le bonheur des hommes.

Devenue mon adepte la plus zélée, elle résolut de remphi également son devoir d’amie dévouée. Par convenance, elle avait dû se lier avec ma femme et malgré les dehors que

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