ON PENSE A MOI AUX TUILERIES
à un déjeuner qu’il nous offrit dans l’excellent restaurant Vachette. Le résultat fut conforme à ses souhaits. La grande simplicité du comte de Pourtalès, sa conversation. ses manières cordiales, tout m’enchanta. A partir de ce jour, le comte de Hatzfeld devint un habitué de mes mercredis et il ne tarda pas à m’apporter un message qui prouvait qu’on pensait à moi aux Tuileries. Il m’invita à l’accompagner chez le comte Bacciochi, premier chambellan de l’empereur, et c’est de celui-ci que je reçus enfin un signe de réponse à mon ancienne requête : il me demanda pourquoi je tenais tant à donner un concert au Grand Opéra ; cela n’intéresserait personne et ne me vaudrait point de succès durable. Il serait préférable peut-être de s’entendre avec M. Alphonse Royer, directeur de cet Institut impérial, pour la composition d’un opéra spécialement destiné aux Parisiens. Je n’en voulus naturellement pas entendre parler et plusieurs conférences pareilles n aboutirent à rien. Bülow m’accompagna à l’une d’elles et nous pûmes constater que ce singulier comte, que Belloni avait connu jadis contrôleur de billets à la Scala de Milan, était affecté d’un tic qui nous parut risible. Pour cacher le tremblement nerveux de sa main, maladie qui avait sans doute une cause peu honorable, il jouait constamment avec sa badine et la faisait sauter de-ci de-là, en simulant l’adresse d’un acrobate.
Pourtant il semblait que ces rapprochements avec les autorités de la cour impériale ne me rapporteraient rien du tout, quand un matin le comte de Hatzfeld vint me surprendre en m’annonçant que la veille, l’empereur
26o ORDRE IMPÉRIAL CONCERNANT « TANNHAUSER .»
Napoléon avait donné l’ordre de faire représenter Tannhâuser au Grand Opéra. C’est à la princesse de Mettemich que je devais cette décision. Comme on s’entretenait de moi dans l’entourage de l’empereur, la princesse s’était mêlée de la conversation et Napoléon III lui avait demandé son opinion sur ma musique. Elle, qui avait vu ma pièce à Dresde, en avait parlé alors avec un enthousiasme si provocant que le monarque lui avait donné sur l’heure la promesse que Tannhauser serait représenté à Paris. Fould, apprenant le même soir la décision impériale, était entré en fureur, mais Napoléon lui avait signifié qu’ayant engagé sa parole, il ne pouvait plus reculer. On m’emmena donc de nouveau chez Bacciochi. Cette fois-ci il me reçut avec une mine fort sérieuse et me demanda tout d’abord quel était le sujet de mon opéra. Pour répondre à sa singulière question, je fis un bref résumé de la pièce, et quand j’eus terminé, Bacciochi s’écria satisfait : « Ah! le pape ne vient pas en scène? C’est bon ! On m’avait dit que vous aviez fait paraître le Saint-Père et ceci, vous comprenez, n’aurait pas pu passer. Du reste, monsieur, on sait à présent que, vous avez énormément de génie ; l’empereur a donné l’ordre de représenter votre opéra (i). » Il m’assura ensuite que tout serait mis en œuvre pour me contenter. Je n’avais désormais qu’à m’entendre avec M. Royer.
Cette tournure des choses me troubla profondément : une voix intime me disait que je ne devais mon succès qu’à un bizarre malentendu. Dans tous les cas je perdais
(i) Textuel.