‹ Ma vie. III, 1850-1864Chapitre 236 sur 376 · Ô PREMIÈRE REPRÉSENTATION DE « TANN HAUSER · texte numérisé non relu

Ô PREMIÈRE REPRÉSENTATION DE « TANN HAUSER

cette insupportable situation. La façon dont ma pièce fut accueillie le 13 mars (1861) ouvrit enfin les yeux à mes amis, et ils comprirent que je ne les avais pas invités à assister à un de mes triomphes.

J’ai assez parlé ailleurs de cette représentation. Qu’il me suffise de dire que je pouvais me flatter d’avoir vu l’intérêt pour mon œuvre prendre le dessus, car mes adversaires n’ont pas pu atteindre leur but, qui était d’empêcher à tout prix la représentation. Mais le lendemain, mes amis, et Gaspérini spécialement, m’attristèrent en me reprochant d’avoir laissé complètement échapper de mes mains la distribution des billets. Meyerbeer s’y entendait mieux, prétendaient-ils : depuis qu’il avait fait ses premières expériences à Paris, il n’autorisait plus jamais la création d’un de ses opéras sans s’être assuré que toutes les places, jusque dans les coins les plus reculés de la salle, ne fussent occupées par ses admirateurs. Moi, je n’avais même pas songé à pourvoir mes meilleurs amis, tel ce M. Lucy. Je n’avais donc à m’en prendre qu’à moi-même de mon échec.

Toute ma journée se passa ainsi à écrire des lettres d’excuses et à faire des démarches de réconciliation. De tous côtés, on me pressait de réparer à la représentation suivante la faute que j’avais commise à la première, et chacun avait un bon conseil à me donner. La direction ne mettant qu’un nombre très restreint de billets à ma disposition, il me fallut en acheter moi-même et, pour cela, me procurer de l’argent. Comme il me répugnait de m’adresser à Émile Erlanger ou à un autre de mes amis, Gaspérini se souvint qu’un correspondant de

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Wesendonck, le commerçant Aufmordt, avait offert de nous aider de cinq cents francs. Curieux de voir ce qu’on obtiendrait par ce moyen factice de succès, je laissai agir à leur guise ceux qui se montraient si soucieux de ma gloire. La seconde représentation eut lieu le 18 mars et tout marcha vraiment très bien durant le premier acte. L’ouverture avait été applaudie bruyamment sans éveiller d’opposition. On venait d’accueillir par des bravos enthousiastes le septuor du finale, quand Mme Tedesco, qui se montrait enfin enchantée de son rôle de Vénus, parce qu’elle pouvait y porter une perruque blonde poudrée d’or, me cria triomphalement que tout allait bien et que nous étions victorieux. J’étais dans la loge du directeur. Soudain, au milieu du second acte, des sifflets stridents retentirent. Alors Royer se tourna vers moi d’un air absolument résigné et dit : « Ce sont les « Jockeys »; nous sommes perdus. »

Ces messieurs du Jockey-Club donnaient le ton au théâtre. Au nom de l’Empereur, sans doute, on était entré en vrais pourparlers avec eux, leur demandant de laisser passer tranquillement trois représentations de mon opéra. O11 leur promettait de raccourcir alors mon oeuvre de telle sorte qu’elle ne fût plus qu’un lever de rideau avant le ballet de fondation. Mais ils n’avaient pas voulu souscrire à ce compromis, d’abord parce qu’au cours de la première représentation si mouvementée je n’avais pas eu la tenue d’un homme qui consentirait à un tel arrangement ; ensuite parce qu’ils craignaient qu’après deux soirées sans troubles, l’opéra n’eût gagné beaucoup de partisans et que la direction ne pût le servir au moins

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