‹ Ma vie. III, 1850-1864Chapitre 246 sur 376 · BIENVEILLANCE DU GRAND-DUC DE BADE · texte numérisé non relu

BIENVEILLANCE DU GRAND-DUC DE BADE

il m’avait fait part des bonnes dispositions de la famille grand-ducale ; tout de suite je formai le plan sérieux de donner dans cette ville la première de mon Tristan si malheureusement retardée. Je me rendis donc à Carlsruhe où l’accueil extrêmement cordial du grand-duc contribua à me fortifier dans ma résolution. Ce prince parut avoir le sincère désir d’éveiller ma confiance ; dans un entretien familier auquel prit part sa jeune femme, il s’efforça de me convaincre que son intérêt pour moi se basait moins sur ma qualité de compositeur (il ne se croyait ni le droit ni le goût d’être juge en musique) que sur ce que j’avais eu à souffrir à cause de mes opinions politiques et libertaires. Comme, par des motifs assez naturels, je n’attachai pas grande importance à mon passé révolutionnaire, le grand-duç prit cette réserve pour de la méfiance et il tâcha de me donner du courage en affirmant que si des fautes avaient été commises sous ce rapport, et même des fautes graves, c’était surtout par ceux qui étaient restés en Allemagne, et qui en avaient subi les conséquences par les regrets dont ils étaient tourmentés en leur for intérieur. Le devoir des coupables était maintenant de réparer de leur mieux le mal qu’on avait fait aux expulsés. De grand cœur le duc mit son théâtre à ma disposition et donna les ordres nécessaires à son directeur.

Or ce directeur était mon vieil « ami » Édouard Devrient. La contenance gênée qu’il montra à mon apparition prouva la vérité des dires de Bülow, qui prétendait que la sympathie de Devrient pour moi n’était que feinte. Mais l’aimable réception du souverain m’avait

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rempli de tant d’entrain que je parvins à amener Devrient, du moins en apparence, à faire ce que je voulais. Il dut s’occuper sérieusement de la représentation projetée de Tristan et comme il ne songea pas à nier que, particulièrement depuis le départ de Schnorr pour Dresde, il n’avait plus à Carlsruhe les chanteurs capables de créer mon œuvre, il me conseilla de m’adresser à Vienne et s’éton a de ce que je ne voulusse pas faire représenter mes opéras dans cette grande ville, où je trouverais tout ce qu’il me fallait. J’eus de la peine à lui faire comprendre pourquoi je préférais la certitude de quelques représentations extraordinaires de Tristan à Carlsruhe à la possibilité de voir mon opéra accepté au répertoire de l’Opéra de Vienne. J’obtins donc l’autorisation de proposer à Schnorr de venir en tournée, ainsi que celle de choisir les bons chanteurs qui devaient m’aider à créer une représentation modèle.

Mon chemin me conduisait vers l’Autriche ; mais, avant de le suivre, je fus obligé de retourner à Paris. J’avais à régler mes affaires et à m’armer pour ma nouvelle expédition. En y revenant après six jours d’absence, je n’eus rien à faire d’autre que de voir comment j’arriverais à me procurer des fonds. Les démonstrations d’amitié plus ou moins empressées qu’on me faisait de divers côtés n’excitaient en moi qu’ennui ou indifférence.

Tandis que les démarches entreprises par la princesse de Metternich pour obtenir l’indemnité importante que j’attendais de la cour avançaient avec une lenteur pleine de mystère, un commerçant nommé Stürmer fut plus

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