‹ Ma vie. III, 1850-1864Chapitre 247 sur 376 · ARRIVÉE A VIENNE · texte numérisé non relu

ARRIVÉE A VIENNE

actif et me donna un coup de main. J’avais connu autrefois M. Stürmer à Zurich et depuis que je me trouvais à Paris, il n’avait cessé de me témoigner un intérêt loyal. Grâce à lui, je pus parer aux dépenses de ma maison et me mettre en route pour Vienne.

L’arrivée de Liszt à Paris était annoncée depuis longtemps déjà. Pendant la période néfaste que je venais de traverser, j’avais bien souvent regretté qu’il ne fût pas là : par sa position de notabilité parisienne, il eût pu m’être extrêmement utile en m’aidant à sortir de ces difficultés inextricables. Je lui avais demandé pourquoi il tardait tant, mais sa réponse ambiguë m’avait paru ressembler à un haussement d’épaule. Cruelle ironie du sort! j’appris qu’il viendrait à Paris peu de jours après que j’en serais reparti. Poussé par la nécessité qui me contraignait à nouer de nouveaux fils pour mon avenir, il me fallut quitter la France sans attendre l’arrivée de mon vieil ami.

Tout d’abord, je retournai à Carlsruhe et me présentai de nouveau chez le grand-duc, qui me reçut avec la même amabilité ; il m’accorda la permission de choisir les chanteurs qui me conviendraient à Vienne et de les faire venir à Carlsruhe pour une représentation modèle de Tristan. Je partis en conséquence pour Vienne, où je descendis à l’hôtel de « l’Archiduc Charles », attendant la réalisation de la promesse que le maître de chapelle Esser m’avait faite par lettre de représenter pour moi quelques-uns de mes opéras.

C’est alors que je vis pour la première fois Lohengrin sur la scène. Bien que la pièce fût au répertoire depuis

ANIMOSITÉ DE M. HANSLICK

un certain temps, on en fit sur mon désir précéder la représentation d’une véritable répétition. L’orchestre joua l’ouverture avec une telle ardeur, les voix des chanteurs et leurs qualités d’artistes se montrèrent si brillamment dans cette œuvre qui leur était absolument familière, que moi, profondément émotionné, je perdis toute envie de faire la critique de l’ensemble. Mon attendrissement fut remarqué, et M. Hanslick crut le moment venu de se rapprocher de moi. Assis sur la scène, j’écoutais la pièce ; je ne lui répondis que par le bref salut qu’on fait à un inconnu. Là-dessus, le ténor Ander intervint en me faisant observer que M. Hanslick était une de mes vieilles connaissances. Je repartis sèchement que je me souvenais fort bien de M. Hanslick et ne m’occupai que de la répétition. Il en arriva donc à mes amis de Vienne de même qu’à mes connaissances de Londres, lorsque celles-ci avaient essayé de me rendre attentif au terrible critique musical du Times. Ce Hanslick qui, étudiant, avait assisté à l’une des premières représentations de Tannhàuser à Dresde et qui en avait écrit un compte rendu enthousiaste, était devenu un de mes ennemis les plus acharnés depuis que mes pièces étaient jouées à Vienne. Le personnel de l’Opéra, très porté en ma faveur, avait, paraît-il, fait de son mieux pour nous réconcilier. Sa démarche n’ayant pas réussi, on n’eut peut-être pas tort d’attribuer à cette intransigeance de ma part l’insuccès de tout ce que j’entrepris à Vienne.

Mais pour le moment, le courant favorable de l’opinion semblait vouloir emporter tout ce qui m’était désagréable. La représentation de Lohengrin à laquelle j’assistai fut

LE COMTE LANCKORONSKI

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une ovation ininterrompue, la plus enflammée qui m’ait jamais été faite.

On souhaitait jouer encore mes deux autres opéras en ma présence, mais une certaine appréhension m’inspirait le désir de ne pas voir se répéter une telle soirée. Connaissant les grands défauts des représentations viennoises de Tannhâuser, je demandai le modeste Fliegender Hollaender , dans lequel je désirais entendre le chanteur Beck, qu’on disait excellent dans son rôle. Cette fois encore, le public se livra aux mêmes manifestations de joie. Entouré de la bienveillance générale, je pus donc songer au véritable but de mon voyage.

La jeunesse universitaire ayant voulu m’offrir un cortège aux flambeaux, je déclinai cet honneur, ce que Essler trouva fort à son goût. Lui et les membres principaux de l’Opéra se demandèrent alors de quelle manière on pourrait exploiter ces triomphes. J’allai me présenter au comte Lanckoronski, premier intendant de la cour, qu’on m’avait décrit homme fort original et ne comprenant rien à l’art et à ses besoins. Lorsque je le priai de vouloir bien accorder un assez long congé aux chanteurs principaux de son Opéra, c’est-à-dire à Mme Dustmann (autrefois Louise Meyer) et à M. Beck, peut-être aussi à M. Ander, afin qu’ils pussent participer à la création à Carlsruhe de Tristan , il me répondit catégoriquement que ce n’était pas possible. Ce vieux monsieur ajouta qu’il trouverait bien plus sensé, puisque son personnel était de mon goût, de faire représenter ma nouvelle œuvre à Vienne. Je n’eus pas le courage de m’opposer à cette proposition.

CARL TAUSIG. - STANDHARTNER. — CORNÉLIUS

Je descendais les escaliers du palais impérial, assez préoccupé de la nouvelle tournure que prenaient mes affaires, lorsque, près du portail, je rencontrai un homme de belle taille et de mine extrêmement sympathique. Il s’approcha de moi et m’offrit sa voiture pour m’accompagner à mon hôtel. C’était Joseph Standhartner, médecin réputé dans la haute société viennoise et grand mélomane ; il devint et resta toujours mon ami dévoué.

J’avais retrouvé Cari Tausig à Vienne ; il était venu conquérir la capitale autrichienne aux œuvres de Liszt. L’hiver précédent déjà, il avait travaillé dans ce sens en donnant une série de concerts qu’il avait organisés et dirigés lui-même. Il m’amena aussi Peter Cornélius, que je connaissais par notre rencontre de Bâle en 1853, et qui était venu échouer à Vienne. Tous les deux s’exaltaient à parcourir l’arrangement de Tristan pour piano, que Bülow venait d’achever. Par les soins de Tausig, un piano à queue de Bœsendorff fut transporté dans ma chambre d’hôtel et nous nous livrâmes à la musique avec un véritable emportement. On eût aimé commencer surle-champ les répétitions de Tristan et on me pria si instamment de réserver à Vienne la première de cet opéra, que je finis par promettre de revenir dans quelques mois afin de l’y mettre en répétition.

Me sentant assez mal à l’aise de devoir communiquer au grand-duc de Bade ce changement de mes projets, je fis un singulier détour pour atteindre Carlsruhe. Mon anniversaire de naissance tombant ces jours-là, je résolus de le fêter à Zurich. Par Munich, je parvins sans arrêt à Winterthour, où je pensais voir mon ami Sulzer. Malheu-

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