RÉUNION AVEC MES AMIS A ZURICH
reusement il était absent ; je ne pus saluer que sa femme, à laquelle je trouvai quelque chose de touchant, et son petit garçon, enfant plein de vie qui conquit mon amitié. Ayant appris que je rencontrerais Sulzer à Zurich le lendemain, je passai le reste de cette journée dans un petit hôtel où je m’absorbai dans la lecture des Années d’apprentissage, de Goethe. Je compris pleinement et pour la première fois cette œuvre bizarre et captivante. L’esprit du poète me devint surtout familier dans la description remarquable qu’il fait du départ des compagnons, où son lyrisme devient presque violent.
Le jour suivant, j’arrivai dès l’aube à Zurich. Une matinée claire et rayonnante me poussa à suivre par le chemin des écoliers mes anciennes promenades de la vallée de la Sihl. J’atteignis ainsi la propriété des Wesendonck. Arrivant tout à fait à l’improviste, je m’informai des habitudes de la maison : on me dit qu’à cette heure-là, M. Wesendonck descendait à la salle à manger pour y prendre, seul, son premier déjeuner. Je m’assis donc dans un coin de la pièce et j’attendis. La haute stature de l’excellent homme apparut enfin ; il se dirigea silencieusement vers la table où son café l’attendait ; soudain il m’aperçut, et son étonnement fut aussi vif que joyeux. La journée s’écoula très gaiement : on fit venir Sulzer, Semper, Herwegh et aussi Gottfried Keller; je me réjouis que cette surprise m’eût si bien réussi dans des circonstances si particulières et au moment où ma destinée était précisément le sujet des discussions animées de mes amis.
Le lendemain, je me rendis en toute hâte à Carlsruhe ;
le grand-duc accepta ma communication avec beaucoup de bienveillance. J’avais, en effet, une excuse à lui présenter : c’est qu’on avait refusé d’accorder un congé aux chanteurs et qu’ainsi la représentation à Carlsruhe était devenue impossible. Édouard Devrient ne parut pas malheureux de ce changement, bien au contraire ; il me souhaita un brillant succès à Vienne.
Tausig vint me rejoindre à Carlsruhe. Ayant décidé d’aller voir Liszt à Paris, il fit le voyage avec moi en passant par Strasbourg.
A Paris, je trouvai ma maison en pleine désorganisation. Je tâchai tout de suite de me procurer les fonds dont j’avais besoin pour quitter Paris d’abord et ensuite pour vivre, car l’avenir m’apparaissait absolument sans espoir. En attendant, Minna eut encore l’occasion de montrer ses talents de maîtresse de maison. A peine arrivé à Paris, Liszt avait été entraîné dans son courant habituel, et sa fille Blandine elle-même ne pouvait lui parler que dans la voiture qui le transportait de visite en visite. Cependant, poussé par son bon cœur, il prit le temps de s’inviter à manger un bifteck chez moi ; il me sacrifia même toute une soirée, se mettant à ma disposition pour quelques petits engagements dont je pus me défaire à cette occasion. Dans le cercle restreint des amis de mes époques de souci, Liszt, ce soir-là, se mit au piano. Or, il arriva que, par hasard, il joua sa Fantaisie sur le nom de Bach . La veille, Tausig, pour remplir une heure solitaire, l’avait exécutée aussi, et à ma réelle admiration. Mais quand il entendit le jeu de Liszt, il fut positivement écrasé par le sentiment de son impuis-