LISZT ME TÉMOIGNE OUVERTEMENT SA SYMPATHIE
sance vis-à-vis de ce colosse qui dépassait les plus grands.
Une autre fois, nous nous trouvâmes réunis à un déjeuner chez Gounod ; ce fut extrêmement ennuyeux et Baudelaire essaya vainement de l’animer de son esprit qui semblait se traîner dans l’ornière du désespoir. Baudelaire, « criblé de dettes », comme il me l’avoua lui-même, m’avait, à diverses reprises, fait les offres les plus fantastiques pour l’exploitation de mon glorieux échec. Incapable de souscrire à aucune de ses propositions, je fus heureux de le trouver réfugié sous l’aile protectrice du grand Liszt. Ce dernier l’emmenait partout où pouvait se rencontrer quelque chance de fortune. Je ne sais si cela servit à grand’chose à Baudelaire. Peu de temps après, j’ai appris qu’il était mort sans avoir joui beaucoup des faveurs du sort. Je rencontrai Liszt en outre à un dîner donné à l’ambassade d’Autriche, et mon ami profita aimablement de cette occasion pour témoigner ouvertement de sa sympathie envers moi ; devant la princesse de Mettemich, il joua quelques fragments de Lohengrin. Liszt fut aussi invité aux Tuileries, mais on ne jugea pas nécessaire de penser à moi. Il m’a raconté que l’empereur Napoléon s’était entretenu avec lui au sujet de mon Tannhàitser : la conclusion de leur conversation avait été que mon œuvre n’aurait pas dû être donnée au Grand Opéra.
J’ignore si Liszt traita aussi ce sujet avec Lamartine ; je sais seulement que le premier fut empêché plusieurs fois par ce dernier de répondre au désir que j’avais de le rencontrer. Tausig, qui, au début, s’était souvent réfugié auprès de moi, retomba insensiblement sous
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la dépendance de son maître. Finalement, je ne le vis plus du tout, car il suivit Liszt à Bruxelles pour une visite à Mme Street.
Je désirais donc ardemment quitter Paris. Avec l’aide du concierge, auquel j’avais donné une gratification de cent francs, j’étais parvenu à sous-louer mon appartement de la rue d’Aumale. Il ne me restait donc plus qu’à attendre des nouvelles de mes protecteurs. Comme, de ce côté-là, je ne pouvais brusquer les choses, ma situation se prolongeait, indéfiniment pénible ; pourtant elle fut égayée par quelques incidents agréables. J’avais conquis la bizarre sympathie d’une demoiselle Éberty, personne d’un certain âge et nièce de Meyerbeer. Elle avait assisté aux représentations de mon Tannhâuser, et les faits répugnants qui s’y étaient produits l’avaient remplie d’un enthousiasme presque furieux pour moi et mon sort ; aussi semblait-elle avoir pris à cœur de me distraire de mes ennuis. Par le plus beau jour de printemps, elle organisa, dans l’un des meilleurs restaurants du bois de Boulogne, un très gentil dîner pour nous et pour Kietz, dont nous n’avions pas encore pu nous défaire. La famille Flaxland, avec laquelle j’avais eu quelques différends à propos de la publication de Tannhâuser , s’efforçait de même de m’être agréable de toutes les manières ; j’aurais souhaité, il est vrai, que cette amabilité eût eu des motifs moins intéressés.
Malgré tout, nous étions décidés à quitter Paris le plus tôt possible. Minna devait continuer sa cure de l’année précédente aux bains de Soden, après quoi elle se rendrait à Dresde chez ses anciens amis. Moi, j’attendais le