‹ Ma vie. III, 1850-1864Chapitre 265 sur 376 · LA FAMILLE DU COMTE NAKO · texte numérisé non relu

LA FAMILLE DU COMTE NAKO

avait profité des quelques jours précédant son départ pour me faire faire la connaissance du jeune prince Rodolphe de Lichtenstein, dont il était le médecin et l’intime et que ses amis appelaient familièrement « Rudi ». Il me l’avait dépeint comme passionné de ma musique. Après le départ de Standhartner, je rencontrai maintes fois le prince au restaurant de « l’Archiduc Charles » et nous convînmes d'aller ensemble faire une visite au comte Nako, dont le château de Schwarzau est situé à une certaine distance de Vienne. La jeune femme du prince nous accompagna dans ce voyage très agréable, qui se fit en partie en chemin de fer. Son mari et elle me présentèrent à la famille Nako. Le comte était remarquablement beau ; la comtesse me produisit l’effet d’une bohémienne cultivée : elle faisait de la peinture et, sur les murs, les preuves de son talent s’étalaient sous forme de colossales copies de Van Dyck. Il me fut plus pénible de l’entendre au piano ; elle me joua des airs bohémiens avec ce qu’elle appelait le véritable tempérament ; Liszt, prétendait-elle, les gâtait par son interprétation. Il paraît que la musique de Lohengrin les avait tous enchantés, j’en reçus l’assurance de quelques autres magnats venus en visite, entre autres du comte Zichy que j'avais vu à Venise. A Schwarzau j’appris à connaître la généreuse hospitalité hongroise, mais je ne pus trouver goût à la conversation des hôtes. Et bientôt, je me demandai ce que j’étais venu faire parmi ces gens.

On m’avait donné pour la nuit une agréable chambre d’ami ; le lendemain, au point du jour, je fis un voyage de reconnaissance dans cette belle propriété très bien soi-

MATINÉE CHARMANTE A MÔDLING

gnée ; en examinant les aîtres, je supputais dans quelle partie de ce vaste château il me serait peut-être donné de faire un assez long séjour. Mais, lorsque à déjeuner j'exprimai mon admiration sur les vastes proportions de la maison, on me repartit qu’elle suffisait à peine aux besoins de la famille, car la jeune « comtesse » menait grand train, et ses nombreux domestiques prenaient beaucoup de place.

Nous passâmes la matinée en plein air ; c’était un jour froid de septembre. Mon ami Rudi paraissait contrarié; moi, je gelais. Je ne tardai donc pas à prendre congé de ces magnats en me disant que je m’étais rarement trouvé avec des gens plus aimables, mais avec lesquels j’avais moins d’intérêts communs. Ce sentiment tourna presque au dégoût pendant la dernière heure; quelques-uns de ces « cavaliers » m’ayant accompagné jusqu’à la station de chemin de fer de Môdling, je dus rester silencieux tout le temps du trajet, car ils ne parlèrent absolument que chevaux et haras.

A Môdling, j’allai voir le ténor Ander pour examiner avec lui le rôle de Tfistan. Comme il était encore très tôt et que la matinée était claire et belle, je me promenai dans la charmante Brühl, attendant le moment de me rendre chez Ander. Dans l’auberge qu’on y voit, si bien située, je me fis servir un second déjeuner. Je passai là, dans une solitude complète, une heure délicieusement réconfortante. Les oiseaux des bois commençaient à se taire sous l’influence du soleil ; en revanche, une bande de moineaux piaillants envahit ma place ; je leur jetai des miettes ; ils devinrent insolents et s’abat-

tirent en horde de voleurs sur ma table. Cela me rappela mon déjeuner du restaurant Homo à Montmorency et de même qu’alors, après avoir versé maintes larmes, je finis par éclater de rire et me mis en route vers la demeure de M. Ander. Le mal de gorge de celui-ci n’était malheureusement pas un prétexte, mais je me rendis compte que ce gringalet (que les Viennois adoraient pourtant comme un demi-dieu) eût vraiment fait triste figure dans le rôle de Tristan. Cependant, puisque j’étais la, je crus de mon devoir de lui chanter toute la partie de Tristan à ma manière épuisante ordinaire. Ander prétendit que ce rôle était fait pour lui. J’avais donné rendez-vous à Tausiget à Cornélius, que j’avais de nouveau rencontrés à Vienne, et le soir, nous retournâmes ensemble en ville.

Je voyais souvent ces deux amis qui s’occupaient affectueusement de moi et s’efforçaient de m’égayer. Tausig, cependant, se tenait un peu à l’écart ; il avait certaines aspirations vers le grand monde. Toutefois, il prit part avec nous aux invitations que nous lançait Mme Dustmann, alors à la campagne, à Hietzing. Nous dînâmes chez elle à diverses reprises et j’en profitai pour faire parcourir son rôle d'Iseult à la cantatrice, dont la voix ne manquait pas d’expression. Je fis aussi la lecture du poème de Tristan , espérant qu’à force de patience et d enthousiasme, j'arriverais à obtenir la représentation de mon opéra. Mais, pour le moment, la patience seule était nécessaire, l’enthousiasme ne servait de rien. Ander restait malade et aucun médecin ne sut me dire exactement combien de temps il le serait encore.

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