MADAME LAUBE
à différentes sommités littéraires. Homme pratique, pour lui les « sommités littéraires », c’étaient les journalistes et les critiques. Pensant qu’il me serait particulièrement favorable de me rencontrer avec le docteur Hanslick, il avait invité celui-ci à l’un de ses grands dîners, et avait été très étonné de ce que je ne lui eusse pas adressé une seule fois la parole. Laube m’avait prédit alors que j’aurais de la peine à triompher sur le terrain artistique de Vienne.
Lorsque je revins à Vienne, il m’accueillit simplement en vieil ami et m’offrit de partager sa table aussi souvent que cela me plairait ; j’y pourrais goûter le bon gibier dont il l’enrichissait en chasseur passionné. Je ne profitai pourtant pas très souvent de cette invitation : à ces dîners, la conversation ne roulait jamais que sur des questions d’affaires théâtrales horriblement sèches. Après le repas apparaissaient généralement des acteurs et des auteurs qui venaient prendre le café avec Laube. On se réunissait autour d’une grande table et tandis que lui se reposait silencieusement en s’enveloppant de nuages de tabac, sa femme tenait cour plénière. Par amour pour son mari, Mme Laube était devenue une vraie directrice de théâtre et jugeait nécessaire d’exprimer son opinion en termes choisis sur des choses auxquelles elle n’entendait absolument rien. Pourtant elle avait conservé le caractère bon enfant que j’aimais tant en elle autrefois, et lorsque, sans gêne aucune, je la contredisais, ce qu’aucun de ses courtisans ne se fût hasardé à faire, elle répliquait d’ordinaire avec une gaieté non dissimulée. Avec elle et son mari, je ne m’entretenais que par plaisanteries et