LE DIRECTEUR SALVI. — MORINI
je fus invité avec un groupe de nos chanteurs à la maison de campagne d’un M. Dumba, qu’on m’avait présenté comme un de mes plus fervents admirateurs. Ander avait apporté sa partie de Tristan ; il faisait semblant de ne pouvoir s’en séparer un seul jour. Ceci provoqua le courroux de Mme Dustmann qui reprocha à Ander de jouer vis-à-vis de moi un rôle d’hypocrite : il savait aussi bien que tout le monde qu’il ne chanterait pas dans mon opéra. S’il agissait ainsi, c’est qu’il cherchait un prétexte pour en faire retomber la faute sur elle. Salvi essaya d’intervenir et d’atténuer le malheureux effet de ces déclarations. Pour remplacer Ander, il me conseilla d’engager le ténor Walter, mais celui-ci m’était absolument antipathique : je ne voulus pas en entendre parler. Alors Salvi m offrit de faire venir des chanteurs étrangers. Et, en effet, il y eut quelques essais, entre autres d’un M. Morini, qui parut donner les meilleures espérances. J’étais si démoralisé et tellement possédé de l’idée de faire jouer mon œuvre à Vienne, qu’à la représentation de Lucie de Donizetti, à laquelle j’assistais avec Cornélius pour entendre ce Morini, j’essayai d’amener mon ami à juger favorablement le chanteur. Cornélius écoutait avec une profonde attention ; je l’observais plein d’anxiété ; soudain il éclata : « Affreux ! abominable ! » s écria-t-il. Cela nous fit rire de bon cœur et en quittant le théâtre nous avions retrouvé notre bonne humeur.
Du personnel du théâtre, je ne fréquentai en fin de compte que l’honnête maître de chapelle Henri Essen Il s’était adonné avec ardeur à l’étude, pour lui très difficile, de Tristan, et jamais il ne perdit complètement
LA FAMILLE STANDHARTNER
l’espoir de voir représenter mon opéra : à son avis il eût suffi que je consentisse au choix du ténor Walter. Malgré mon refus constant de me servir de ce pis aller, nous restâmes amis, et comme il était bon marcheur, nous faisions souvent ensemble des promenades aux environs de Vienne, moi, me laissant aller à mon enthousiasme, lui, toujours loyal et sérieux.
Pendant que cette affaire de Tristan traînait en Iongueur ainsi qu’un mal chronique, Standhartner et les siens étaient retournés en ville. C’était à la fin de septembre : il me fallut donc chercher un autre gîte, et je choisis l’hôtel de Y « Impératrice Élisabeth ». Je n’en continuai pas moins mes amicales relations avec le médecin et sa famille. J’appris ainsi à connaître sa femme et leur fillette, ainsi que trois fils et une fille d’un premier mariage de Mme Standhartner. Dans ma nouvelle demeure, je regrettai les soins de l’aimable nièce Séraphine qui m’avait gâté tant par ses attentions que par son caractère affable et spirituel. A cause de sa taille mignonne et de ses cheveux toujours soigneusement bouclés « à l’enfant », je l’avais surnommée la « Poupée ». Dans ma triste chambre d’hôtel, il me fallait m’aider tout seul. De plus, les frais de mon séjour augmentaient de façon inquiétante. Je ne me rappelle pas avoir reçu à cette époque d’autre argent que vingt-cinq ou trente louis provenant des tantièmes de Tannhâuser, joué à Brunswick. En revanche, je reçus un envoi de Dresde : il m’était adressé par Minna et contenait quelques feuilles de la couronne argentée que ses amis lui avaient offerte pour le 24 novembre, jour de nos noces d’argent. Elle n’avait