‹ Ma vie. III, 1850-1864Chapitre 270 sur 376 · A VENISE AVEC LES WESENDONCK · texte numérisé non relu

A VENISE AVEC LES WESENDONCK

pas manqué d’y joindre d’amers reproches, et cela ne me surprit nullement. Comme fiche de consolation, je lui donnai, dans ma réponse, bon espoir pour nos noces d’or. Forcé de rester sans but déterminé dans ce coûteux hôtel, je fis au moins mon possible pour obtenir la perspective d’une représentation de Tristan. Je m’adressai à Tichatschek à Dresde : ce fut en vain, bien entendu. J’essayai de même avec Schnorr, également sans succès. Il me fallait bien me l’avouer : l’entreprise était désespérée.

En écrivant aux Wesendonck à Zurich, je n’avais pas fait mystère de ma situation, et comme ils partaient pour Venise en voyage d’agrément, ils m’invitèrent à venir les rejoindre, sans doute dans la bonne intention de me distraire. Dieu sait quelle était ma pensée lorsque, par un temps gris de novembre, je pris vraiment le train de Trieste, puis le bateau à vapeur qui me transporta à Venise! De nouveau, la traversée m’éprouva : j’eus le mal de mer. Enfin je pus me réfugier dans une chambrette de P« Hôtel Danieli ».

Mes amis, que je trouvai dans d’excellentes dispositions, se délectaient à la vue des peintures et essayèrent de chasser ma mauvaise humeur en me faisant partager leurs jouissances. Ils ne parurent ou plutôt ne voulurent rien comprendre à ma situation à Vienne : chez eux aussi, je rencontrai à mon endroit la résignation que m’avaient montrée la plupart de mes amis après l’échec de mon entreprise parisienne de Tannhàuser , commencée sous de si glorieux auspices. Wesendonck, qui portait toujours une monstrueuse lorgnette en bandoulière, ne parvint

350 ÉVOCATION MUSICALE DES <c MAITRES CHANTEURS »

qu’une seule fois à m’entraîner dans l’Académie des Beaux-Arts où je n’avais jamais pénétré lors de mon premier séjour à Venise. Malgré la grande indifférence qui m accablait alors, je dois reconnaître que Y Assomption de Titien me fit éprouver une sensation artistique extraordinaire qui me rendit brusquement toute ma force vitale.

Et je résolus d’écrire les Maîtres chanteurs.

Apres avoir invité les Wesendonck et mon vieil ami Tessann à un frugal déjeuner à 1’ « Albergo San Marco », après avoir renoué bonne connaissance avec la brave Luigia qui m avait si bien soigné au « Palazzo Giustiniani », je quittai brusquement Venise, au grand étonnement de mes amis et au bout de quatre jours vraiment mélancoliques. Pour retourner à Vienne, je suivis la voie de terre avec ses longs détours en chemin de fer. Pendant ce trajet morose, j’eus la première évocation musicale des Maîtres chanteurs dont le poème, en sa conception primitive, était encore présent à mon esprit. Avec la plus grande précision, je créai immédiatement la partie principale de Y Ouverture en ut majeur .

Ce fait me rendit fort heureux et c’est dans cette disposition d’esprit que je débarquai à Vienne. J’annonçai mon retour à Cornélius par l’envoi d’une petite gondole que j’avais achetée pour lui à Venise et que j’accompagnai d’une Canzona versifiée dans un italien impossible. Mon intention de composer tout de suite les Maîtres chanteurs rendit Cornélius comme fou de joie et il resta dans cet état de véritable ivresse jusqu’au moment de mon départ de Vienne. Je mis immédiatement mon ami

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