‹ Ma vie. III, 1850-1864Chapitre 27 sur 376 · VOYAGE DANS LA SUISSE CENTRALE · texte numérisé non relu

VOYAGE DANS LA SUISSE CENTRALE

un traitement d’eau froide qui referait de moi un homme primitif absolument sain. Ce souci resta pendant longtemps mon unique préoccupation. Uhlig aussi croyait être certain que par un régime hydrothérapique sévère et régulier, il arriverait à fortifier définitivement sa propre santé. Ma confiance dans cette méthode grandit de jour en jour.

A la fin de juillet, nous entreprîmes un voyage à pied à travers la Suisse centrale. De Brunnen, sur le lac des Quatre-Cantons, nous allâmes par Beckenried à Engelberg. En traversant le col sauvage des Surenes, nous apprîmes assez bien à glisser sur la neige. Au passage d’un petit torrent, Uhlig eut la maladresse de se laisser choir dans l’eau ; mais il dissipa sur-le-champ les inquiétudes que m’inspiraient les conséquences de son bain forcé en m’assurant que c’était un bienfaisant exercice pour la continuation de sa cure. L’obligation où il se voyait de faire sécher ses vêtements ne le tourmenta guère : il les étendit au soleil et lui-même, complètement nu, fit en plein air une promenade, à son avis fort salutaire. En attendant que le soleil eût rempli son office, nous nous entretenions des problèmes importants que présentent les thèmes musicaux de Beethoven. Soudain, je m’amusai à faire perdre contenance à mon compagnon en lui criant que je voyais venir derrière lui le conseiller de cour Carus, de Dresde, avec toute une société.

Ainsi nous arrivâmes très gais dans la vallée de la Reuss, près d’Attinghausen et, le même soir, nous cheminâmes jusqu’à Amsteg. Le lendemain matin, malgré notre grande fatigue, nous allâmes encore visiter la vallée

DÉPART D’UHLIG

de la Maderane. La vue imposante dont on jouit sur les névés du glacier de Hüfi, avec, dans le fond, 1 imposant massif du Tôdi, nous récompensa de nos efforts , mais, de retour à Amsteg, le même jour, nous étions éreintés. Je réussis à persuader mon ami, toujours entreprenant et enthousiaste, de renoncer à passer le col de Klausen par la vallée de Schâchen, comme je l’avais projeté pour le lendemain. Nous reprîmes donc tranquillement le chemin de Fluelen.

Je ne remarquai aucune trace d’épuisement chez ce jeune homme tranquille et gai, lorsque, au commencement d’août, il se remit en route pour Dresde. Il espérait alléger un peu le poids de son existence si difficile et si démoralisante de musicien d’orchestre, en acceptant de diriger de façon artistique les intermèdes musicaux dans les représentations de comédie. Mais en 1 accompagnant à la diügence, je fus saisi d’un grand chagrin. Lui aussi parut éprouver une angoisse soudaine et, en vérité, nous nous vîmes alors pour la dernière fois.

Le port des lettres étant fort cher à cette époque, de trop lourdes missives grevaient désagréablement notre budget. Uhlig eut alors l’idée ingénieuse de se servir des messageries pour notre correspondance ; mais comme elles n’expédiaient que les paquets d’un certain poids, un vieil exemplaire du Figaro de Beaumarchais que possédait Uhlig en une vénérable traduction allemande, eut le sort bizarre de faire la navette entre Dresde et Zurich pour servir de lest à nos lettres. Et chaque fois, nous nous les annoncions en disant : « Voici Figaro qui apporte encore des nouvelles. »

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