MULLER, COMPAGNON D’INFORTUNE
tement que nous venions de louer au rez-de-chaussée d’une des maisons Escher, au Zeltweg. Le logis était petit, mais bien situé, tandis que celui de l’Enge, où nous demeurions, se trouvait trop éloigné de la ville. C’est pourquoi nous avions décidé de quitter celui-ci pour 1 hiver.
Tout le monde s’étonna de me voir entreprendre une cure hydrothérapique dans cette saison avancée, et pourtant un compagnon d’infortune se joignit tout de suite à moi. Je n’avais pas encore réussi de décider Herwegh à m’accompagner, lorsque le hasard m’envoya Hermann Müller, l’ancien lieutenant de la garde saxonne, amant de Mme Schrœder-Devrient ; c’était un camarade loyal et d’agréable conversation. Il lui avait été impossible de conserver son poste dans l’armée de Saxe et, bien qu’il ne fût pas véritablement réfugié politique, il jouissait des égards qu’on témoignait aux patriotes exiles, car il ne pouvait plus espérer faire carrière en Allemagne. Il était donc venu en Suisse afin de s’orienter dans la recherche d’une existence.
Me connaissant par les fréquents rapports que nous avions eus jadis à Dresde, il était bien vite devenu, à Zurich, un ami de ma maison ; ma femme surtout le voyait volontiers. Je l’amenai facilement à me rejoindre à Albisbrunn pour se guérir d’un mal qui le tourmentait. En l’attendant, je m’installai aussi bien que possible, car je comptais rester dans cet établissement jusqu’au succès complet de la cure.
Le traitement était entre les mains d’un docteur Brunner. Ma femme l’avait pris en grippe lorsqu’elle était venue me voir et l’avait surnommé « trafiquant
SÉJOUR A ALBISBRUNN
d’eau ». Il traitait ses patients d’après une méthode toute superficielle. A cinq heures du matin, maillot mouillé dans lequel on restait quelques heures ; puis, en pleine transpiration, plongeon dans un bain froid descendant peu à peu à quatre degrés; enfin, pour la réaction, promenade énergique dans l’air automnal, qui devint bientôt glacé ; de plus, abstinence complète de vin, de café et de thé ; rien que de l’eau aux repas dans une horrible société composée exclusivement d’incurables ; de tristes soirées avec un whist sauveur ; absence de toute occupation intellectuelle et avec cela une nervosité et une faiblesse croissantes. Telle est la vie que je menai pendant neuf semaines de suite. Je ne voulais m’y soustraire qu’après être parvenu à faire paraître à fleur de peau tous les médicaments que j’avais absorbés dans ma vie. Considérant le vin comme très nuisible, je me disais qu’il me fallait, par de violentes transpirations, faire sortir de mon corps tout ce qui, de mes beuveries chez Sulzer, n’avait pas été assimilé.
Cette existence pleine de privations, dans une mauvaise chambre ne renfermant que les meubles durs et l’inconfort des pensions suisses, éveilla en moi, par contraste, le désir d’une installation particulièrement agréable et ce désir devint chez moi un goût presque passionné qui augmenta avec les années. Mon imagination s’occupait à créer la maison et l’intérieur que j’aurais voulu posséder pour que mon esprit eût toute sa liberté de production artistique.
Une amélioration de ma situation matérielle sembla se manifester à cette époque. Cari Ritter se trouvait
CARL R1TTER A A L B I S B R U N N
aussi dans un établissement hydrothérapique, à Stuttgart. Pour son malheur, il m’écrivit qu’il essayait d’arriver à de bons résultats, non point en se baignant, mais en buvant énormément d’eau. Or, je savais que boire trop d’eau sans recourir à un traitement complémentaire peut avoir des suites fort dangereuses et je signifiai à Cari qu’il eût à se soumettre à une cure rationnelle et à ne pas reculer lâchement devant les privations. De plus je le sommai de me rejoindre immédiatement a Albisbrunn.
Et vraiment il m’obéit et me fit la joyeuse surprise d apparaître quelques jours après. L’hydrothérapie radicale le remplit d’admiration, mais son usage pratique lui fut bientôt des plus pénibles. Il polémisa contre le lait froid indigeste, se basant sur l’observation que dans la nature le lait maternel se boit chaud. Le maillot et les bains froids l’agitaient, aussi ne tarda-t-il pas à se traiter à sa façon, d’une manière plus agréable, à l’insu du médecin. Avec cela, il avait déniché dans le village voisin un épicier qui vendait de médiocres sucreries et il devenait furieux quand on l’attrapait faisant secrètement ses achats. Peu à peu, il se vit dans une situation insupportable où il ne restait que par amour-propre.
C’est à Albisbrunn que le surprit la nouvelle de la mort d’un oncle riche qui léguait une somme assez importante à chaque membre de la famille Ritter. Sa mère nous annonça ce changement avantageux de leur état de fortune et déclara qu’elle se trouvait maintenant à même de me servir la subvention que m’avaient offerte autrefois les familles Ritter et Laussot réunies. De sorte que, depuis lors, j’entrai dans la communauté des Ritter en