JE REVOIS LES BÜLOW AU « GEWAND-HAUS
les débuts de Weisheimer en jouant dans cette audition un nouveau concerto de Liszt.
En entrant dans cette vieille salle du « Gewand-Haus » que je connaissais si bien d'autrefois, en voyant tous ces nouveaux musiciens d'orchestre pour lesquels j'étais un véritable inconnu et auxquels je dus me présenter, j'avais été pris d'une humeur fort chagrine. Mais soudain j'eus le sentiment d'être ravi au monde : dans un coin de la salle, j’avais aperçu Cosima, toute pâle et en grand deuil, et Cosima me souriait.
Elle revenait à peine de Paris où elle avait quitté sa grand'mère alitée et incurable, et voilée par le grand chagrin que lui avait causé la mort subite et inexplicable de sa sœur, elle me parut, à moi, arriver d’un autre monde. Ce que nous ressentions était si sérieux et si profond que seule la joie de nous revoir pouvait nous faire oublier les moments pénibles que nous avions devant nous. Ces répétitions nous produisaient l'effet d'ombres chinoises auxquelles nous assistions comme de joyeux enfants. Hans, lui aussi, était en bonne disposition ; nous avions tous l'impression de nous embarquer dans une aventure à la Don Quichotte. Il me fit remarquer Brendel, qui, assis non loin de nous, semblait guetter mon salut. Je m'amusai à le laisser dans cette attente et fis semblant de ne pas le reconnaître : le pauvre diable fut, paraît-il, fort affecté de ma conduite, et c'est pour racheter mon tort envers lui que je vantai tout spécialement ses mérites dans les conférences publiques que je fis plus tard sur le Judaïsme dans la musique. C'était une sorte d'expiation envers celui qui était déjà mort.