A DRESDE CHEZ MINNA
mon cabinet de travail paradait le grand bureau d'acajou que je m’étais fait faire jadis pour mon installation de maître de chapelle ; après ma fuite de Dresde, il avait été acheté par Mme Ritter et avait passé à son gendre, le musicien Kummer. Celui-ci l'avait prêté à Minna en me proposant de le racheter à ma convenance pour soixante thalers. Comme je n'en témoignai aucune envie, l’humeur de ma femme s'assombrit.
La pensée de rester en tête à tête avec moi inquiétait et gênait Minna, aussi avait-elle invité ma sœur Clara à venir de Chemnitz partager sa chambre pour quelques jours. Clara fit preuve de sa bonté et de son tact habituels ; elle plaignait Minna et eût voulu lui aider à supporter ces temps douloureux, mais toujours avec l’intention de fortifier en elle la pensée que notre séparation définitive était nécessaire. C'est pourquoi elle la mit exactement au courant de mes soucis d’argent. Ils étaient si gros, ces soucis, que ma femme en fut assez fortement inquiète pour que son inquiétude contrebalançât les idées troublantes qu'elle se forgeait. Du reste, j'évitai toute explication avec elle en passant presque tout mon temps en compagnie d'autres personnes : nous vîmes ainsi la famille de Fritz Brockhaus et de sa fille mariée Clara Klessinger, Pusinelli, le vieux Heyne et finalement les deux Schnorr.
J'employais mes matinées à faire des visites. Lorsque, me rendant chez le ministre Baer pour le remercier de mon amnistie, je traversai, pour la première fois après tant d’années, les rues de Dresde, elles me parurent vides et ennuyeuses, car dans mon souvenir je les revoyais