VISITES AUX MINISTRES
à l'état fantastique et intéressant des barricades. Pas un visage connu ! Même le marchand de gants, chez lequel je m’étais toujours fourni autrefois, me traita comme un étranger. Mais j’étais encore dans son magasin, quand, venant de la rue, un homme âgé, très ému, les yeux pleins de larmes, y fit irruption. C’était le vieux musicien de chambre Karl Kummer, le meilleur hautboïste que j’aie jamais rencontré et pour lequel, à cause de cela, je m’étais presque pris de tendresse jadis. Nous nous embrassâmes amicalement et je lui demandai s’il jouait toujours aussi bien de son instrument ; il m’assura qu’après mon départ, il n’avait plus trouvé de réel plaisir à la musique, et que depuis longtemps il avait pris sa retraite. M’informant de toute la vieille garde de l’orchestre, j’appris qu’elle était ou morte ou retraitée : le long contrebassiste Dietz, notre intendant M. de Lüttichau, le maître de chapelle Reissiger, tous enterrés ; Lipinsky était retourné en Pologne; le violoniste Schubert ne jouait plus. Que tout me parut nouveau et morne !...
Le ministre Baer m’exprima ses inquiétudes sur mon amnistie, qu’il avait pourtant eu le courage de signer lui-même. Il craignait que ma vogue de compositeur d’opéra ne donnât lieu à des démonstrations fâcheuses ; je me hâtai de le rassurer en lui promettant de ne m’arrêter que peu de jours à Dresde et de ne pas mettre les pieds au théâtre. Il me congédia en soupirant profondément et en me jetant un lourd regard.
La réception de M. de Beust fut toute différente. Sur le ton d’un homme de salon, il me dit en souriant que sans doute je n’étais pas aussi innocent que j’avais l’air de le