‹ Ma vie. III, 1850-1864Chapitre 320 sur 376 · JE VAIS A VIENNE AVEC FRÉDÉRIQUE MEYER · texte numérisé non relu

JE VAIS A VIENNE AVEC FRÉDÉRIQUE MEYER

d'un gîte. Avec le docteur Schuler et Mathilde Maier je visitai les différents villages du Rhingau, mais comme le temps me manqua pour découvrir quelque chose de convenable, mes amis me promirent de continuer la campagne pour moi.

A Mayence, je retrouvai Frédérique Meyer. Sa position à Francfort devenait de plus en plus difficile ; elle m'approuva quand je lui racontai que j'avais renvoyé le régisseur que M. de Guaita m’avait adressé afin de me remettre quinze louis d’honoraires pour ma direction de Lohengrin. Elle-même, ayant complètement rompu avec ce monsieur, avait obtenu sa démission et était sur son départ pour Vienne où elle allait en tournée au « Burgtheater r. Sa conduite et sa décision lui gagnèrent toute ma sympathie : j'y voyais la preuve manifeste que tout ce qu'on avait dit d'elle était calomnie. Comme j'étais moi-même en route pour Vienne, elle fut heureuse de faire une partie du voyage avec moi. Elle s'arrêterait un jour à Nuremberg où je la prendrais pour continuer le trajet. Ainsi fut fait et nous arrivâmes ensemble à Vienne. Mon amie descendit à l’hôtel « Munsch » ; moi, demeurant fidèle au mien, je me rendis à 1' « Impératrice-Élisabeth ». C'était le 15 novembre 1862. J'allai voir immédiatement le maître de chapelle Esser qui m'assura qu'on répétait assidûment Tristan.

Malheureusement mes rapports avec Frédérique furent mal interprétés par sa sœur, Mme Dustmann, et j'eus un différend pénible avec cette dernière. Impossible de lui faire comprendre le véritable état des choses ; la conduite de sa sœur, prétendait-elle, déshonorait sa

4oô ÉTAT MALADIF DE FRÉDÉRIQUE MEYER

famille ; en venant à Vienne, Frédérique compromettait Mme Dustmann elle-même. D’autre part, la santé de Frédérique m’inspira bientôt de sérieuses inquiétudes. Elle s'était engagée à donner trois représentations au « Burgtheater » sans songer que pour elle le moment était aussi mal choisi que possible de se montrer à un public tel que celui de Vienne. Sa longue maladie, sa convalescence si tourmentée l’avaient horriblement amaigrie ; de plus elle était presque chauve et ne voulait pas porter de perruque. L'animosité de sa sœur lui avait aliéné le personnel du théâtre ; tout cela, joint au choix malheureux de ses rôles, fit totalement manquer ses débuts sur cette scène. Il ne put être question d’un engagement.

Très affaiblie, souffrant d’insomnies continuelles, elle eut la pudeur généreuse de me cacher la tristesse de sa situation. Elle s'installa dans un hôtel meilleur marché, la « Ville de Francfort », et résolut car ses moyens semblaient le lui permettre, d’y attendre la guérison de ses nerfs délabrés. Sur mon conseil, elle consulta Standhartner qui ne sut pas la soulager grandement. Comme on lui avait ordonné beaucoup de mouvement en plein air et que fin novembre et commencement de décembre le temps était très froid, j'eus l'idée de lui proposer un long séjour à Venise. Pour ce voyage encore, elle parut avoir l'argent nécessaire ; elle m'obéit et, par un matin glacial, je la conduisis à la gare d'où je la laissai partir avec sa fidèle femme de chambre vers un destin que je souhaitais meilleur. J'eus bientôt la satisfaction de recevoir d'elle de bonnes nouvelles, particulièrement sous le rapport de sa santé.

CORNÉLIUS ET TAUSIG

Mêlé à ces pénibles histoires, je n'avais pourtant pas négligé mes relations avec mes anciens amis de Vienne. Un incident curieux s'était passé dès mon arrivée. Comme toujours et partout, je devais lire mes Maîtres Chanteurs à la famille Standhartner aussi et on avait cru bien faire en invitant M. Hanslick à venir les écouter, puisque aussi bien il comptait maintenant parmi mes amis. Mais, au cours de la lecture, on s’aperçut que le dangereux critique devenait de plus en plus pale et de plus en plus maussade. Lorsque j'eus terminé, il partit sans qu'on pût le retenir, en montrant une hâte irritée. Mes amis tombèrent d'accord que Hanslick devait avoir considéré mon poème comme un libelle à son adresse et notre invitation à venir l'écouter comme une insulte. En effet, à partir de ce moment, ses sentiments envers moi changèrent du tout au tout et prirent un caractère de violente hostilité dont j'eus bientôt à supporter les conséquences.

J'avais aussi retrouvé Cornélius et Tausig, auxquels j'en voulais encore de la façon dont ils s'étaient conduits envers moi l'année précédente. La cordiale sympathie que j'avais pour ces jeunes gens m'avait induit à les inviter à venir à Biberich en même temps que les Bülow et les Schnorr. Cornélius avait tout de suite accepté, aussi avais-je été très surpris de recevoir de lui une lettre datée de Genève. Tausig, qui paraissait avoir soudain trouvé des fonds, l'avait emmené dans un voyage sûrement plus agréable et plus important que ce que je leur avais offert. Sans s'excuser le moins du monde ni témoigner le moindre regret, ils s'étaient contentés de m'informer qu'ils venaient «"de fumer un excellent cigare à ma santé ». Lorsque je

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LA COMTESSE KROCKOW

les revis à Vienne, je ne pus m’empêcher de leur reprocher leur manque d’égards, mais ils ne comprirent pas que j’eusse pu leur en vouloir d’avoir préféré un beau voyage dans la Suisse française à une simple visite à Biberich. De toute évidence, ils me tenaient pour un tyran.

A Vienne même et dans mon hôtel, Tausig se rendit encore coupable d’une conduite fort bizarre. Il prenait ses repas au restaurant du rez-de-chaussée, puis, tout de suite après, montait au quatrième sans s’arrêter à mon étage. Il allait faire de longues visites à une comtesse Krockow. L’ayant interrogé, il m’apprit que cette dame était très liée avec Cosima. Je lui exprimai mon étonnement de ce qu’il ne me mît pas en relations avec la comtesse. Il répondit par de singuliers faux-fuyants à cette prétention de ma part et lorsque je le taquinai sur son « amourette », il déclara qu’il n’était pas question de cela et que la dame n’était plus jeune. Jele laissai donc faire, mais j’eus lieu d’être plus étonné encore de sa manière d’agir quand, plus tard, je fus vraiment présenté à la comtesse et qu’elle m’avoua avoir vivement désiré me recevoir. Tausig avait toujours refusé de m’amener chez elle sous prétexte que je n’aimais pas la société des femmes.

Cependant mes relations avec Tausig redevinrent amicales, lorsque je m’apprêtai définitivement à réaliser mon intention de donner des concerts à Vienne. Bien que le maître de chapelle Esser s’occupât activement et sérieusement de répéter au piano les parties principales de Tristan , je n’arrivais pas à avoir confiance dans la

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