DEUXIEME ET TROISIÈME CONCERTS (JANVIER
Je connus la somme des déceptions au deuxième concert. Malgré les avertissements, je m’étais obstiné à le donner le Ier janvier. Il y eut très peu de monde. Mon unique consolation fut de jouir de l’excellent effet de l’orchestre, grâce à l’amélioration acoustique du local. Les morceaux produisirent ainsi une si forte impression qu’au troisième concert, le 8 janvier, la salle fut très remplie. J’eus là un bel exemple de l’excellent sens musical des Viennois : le prélude de la harangue de Pogner, qui n’a cependant rien de particulièrement émouvant, excita à tel point l’enthousiasme du public que celui-ci bissa frénétiquement le morceau, et bien que l’acteur chargé de la partie de Pogner se fût déjà levé pour chanter.
En ce moment, dans une loge, j’aperçus Mme Kalergis qui venait d’arriver à Vienne. Ce fut pour moi de bon augure, car je supposai qu’elle avait certainement l’intention de m’être utile. Et, en effet, étant liée avec Standhartner aussi, elle s’entendit tout de suite avec lui sur la façon de me tirer de la position critique où m’avaient jeté les grosses dépenses occasionnées par mes concerts. Elle avoua à notre ami commun qu’elle-même était sans moyens et que, pour des dépenses exceptionnelles, elle ne pourrait se procurer de l’argent qu’en faisant des dettes. 11 s’agissait donc de me découvrir des protecteurs plus fortunés qu’elle. On songea alors à la baronne de Stockhausen, femme de l’ambassadeur de Hanovre. Celle-ci, très amie de Standhartner, me témoigna une chaleureuse sympathie et réussit à gagner à ma cause lady Bloomfield et son mari, l’ambassadeur d’Angleterre. Ces derniers, ainsi que Mme de Stockhausen, donnèrent diverses soirées en mon honneur.
Un jour, Standhartner m’apporta cinq cents florins que m’offrait une main anonyme pour m’aider à couvrir mes frais. Par Standhartner également, Mme Kalergis m’envoya mille florins qu’elle avait réussi à trouver pour mes dépenses à venir. A la cour, cependant, les efforts de Mme Kalergis étaient demeurés vains, malgré son intimité avec la comtesse Zamoïska. Leurs démarches avaient été contrecarrées par l’arrivée du nouvel ambassadeur de Saxe, un M. de Kônneritz, dont la famille m’a porté malheur en tout temps et en tout lieu. Cette fois, ce membre de la famille néfaste sut enrayer tout mouvement en ma faveur en racontant à la toute-puissante archiduchesse Sophie que jadis j’avais mis le feu au château du roi de Saxe.
Cependant, ma protectrice ne se lassait pas de chercher à m’être utile de toute façon. Connaissant mon désir de me retirer pour quelque temps dans une demeure tranquille, elle avait pensé à la maison de l’attaché de l’ambassade d’Angleterre, fils du célèbre Bulwer Lytton. Celui-ci avait été rappelé de Vienne, mais conservait son installation. Elle me présenta donc à cet homme aimable et jeune encore et je fus invité à dîner chez lui en compagnie de Cornélius et de Mme Kalergis. La soirée se termina par la lecture du Crépuscule des dieux . Seulement, m’étant aperçu que les auditeurs manquaient d’attention, je coupai court et me retirai avec Cornélius.
Nous eûmes très froid en rentrant ; chez Bulwer même les pièces ne nous avaient pas paru suffisamment chauffées. Pour nous refaire un peu de calorique, nous entrâmes donc dans un café où l’on nous servit un verre de punch.