‹ Ma vie. III, 1850-1864Chapitre 333 sur 376 · LA GRANDE-DUCHESSE MARIE. — WILOHORSKY · texte numérisé non relu

LA GRANDE-DUCHESSE MARIE. — WILOHORSKY

elle était fille de l'empereur Nicolas et connue par sa vie assez passionnée. Ce qu’elle pensait de mon poème me fut rapporté par Mlle de Rhaden ; il paraît qu'elle n'avait pas cessé de trembler que Hans Sachs ne finisse par épouser Éva..

Quelques jours après, les bonnes feuilles de mon poème des Niebelungen arrivaient successivement et le cercle intime de la grande-duchesse se réunit quatre fois autour de moi pour en entendre la lecture. Le général de Brebern y assistait régulièrement, mais il s'endormait régulièrement aussi, et se réveillait « frais comme une rose », selon les termes de la jolie et joyeuse Mlle de Stahl, qui se livrait à de vives plaisanteries sur lui pendant que, par des corridors et des escaliers sans fin, je reconduisais les deux dames d'honneur à leurs appartements situés à l'autre bout du palais.

Comme autre personnage de marque, je n'appris à connaître que le comte Wilohorsky qui, du poste élevé qu’il occupait à la cour, s'adjugeait l'autorité d'un protecteur de l'art musical. Lui-même était convaincu de son remarquable talent de violoncelliste. Ce vieux monsieur parut fort amicalement disposé en ma faveur et très satisfait de mes concerts. J1 m'assura qu'il avait vraiment joui de la huitième Symphonie de Beethoven (en fa majeur) et que ma direction la lui avait enfin fait comprendre. De même, il croyait avoir saisi tout à fait le sens de l’ouverture de mes Maîtres Chanteurs, au contraire de la grande-duchesse Marie qui la prétendait incompréhensible. Mais, à son avis, c'était affectation de la part de la princesse. Autrement, comment se serait-elle

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passionnée pour Tristan, dont lui, musicien cutive, n’avait pu suivre la musique qu’avec beaucoup d e orts. Lorsque je répétai cette appréciation de Wilohorsky à Séroff, celui-ci s’écria enthousiasmé : « Ali ! l’animal de comte ! Cette femme connaît l’amour ! »

Le comte offrit en mon honneur un splendide dîner auquel furent invités aussi Antoine Rubinstein et Mme Abaza. Après le repas, je demandai de la musique à Rubinstein et Mme Abaza insista pour qu’il choisît ses Chansons persanes. Le musicien en parut irrité, car il pensait avoir créé d’autres belles choses encore. Néanmoins, ces compositions me donnèrent excellente opinion du talent des deux artistes. Mme Abaza avait été attachée comme cantatrice à la cour de la grande-duchesse et s était mariée à un Russe riche et cultivé qui m’invita chez lui aussi et me reçut avec distinction. Entre temps, un baron, Vittinghof, s’introduisit auprès de moi en sa qualité de musicien amateur enthousiaste ; il m’honora d une invitation à une réunion où je retrouvai la belle Ingeborg Stark, la pianiste suédoise et auteur de sonates, que j’avais connue à Paris. Elle me stupéfia par le rire impertinent auquel elle se livra quand M. le baron joua ses œuvres. A part cela, elle se donnait des airs fort sérieux, car elle était, disait-elle, fiancée à Hans de Bronsart.

J 'avais échangé des visites amicales avec Rubinstein ; il se montra convenable à mon égard, quoique un peu mélancolique. Il m’assura qu’il songeait à quitter sa position de Pétersbourg ; il en était las, principalement à cause des attaques de Séroff. Comme je devais donner prochainement un concert à mon bénéfice, on jugea qu il serait

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