SOUCIS D’ARGENT (FÉVRIER
une poésie humoristique et solennelle tout à la fois.
L’année de 1864 commença sous de mauvais auspices. Je tombai gravement malade d’un catarrhe douloureux qui, empirant toujours, força Standhartner à me faire de fréquentes visites. D’autre part, les lettres de Mme de Bissing prenaient une tournure inquiétante. Elle ne pouvait, paraît-il, percevoir l’argent qu’elle me destinait sans l'assistance de sa famille de Hambourg, celle de l’armateur Sloman, et elle avait à lutter contre les reproches les plus violents assaisonnés de calomnies sur ma personne. Cet état de choses me tourmenta au point que je préférai renoncer au secours de cette amie et que je repris mes anciens projets d’aller en Russie. Mais Mlle de Rhaden, à laquelle je m’étais de nouveau adressé, me déconseilla vivement toute visite à Pétersbourg. La route n’était pas libre ; l’agitation de la Pologne et les guerres me barraient le chemin. A Pétersbourg, d’ailleurs, on n’aurait pas eu le temps de s’occuper de moi. Par contre, on me proposait un voyage à Kiew, avec la perspective d’un gain possible de cinq mille roubles. C’est donc vers cette ville que je tournai mes pensées et avec Cornélius, qui voulait m’accompagner, je combinai de me rendre à Kiew en passant par la mer Noire et Odessa, et nous songions déjà à nous pourvoir des fourrures indispensables. En attendant, il ne me restait d’autre ressource que de signer de nouveaux billets à courte échéance pour payer les billets émis précédemment à échéance toute aussi courte. Je me lançais ainsi dans un système qui me conduisait infailliblement à la ruine si je ne trouvais à temps un sauveur. Poussé
454 Mme DE BISSING ME REFUSE SON AIDE
dans mes derniers retranchements, je me vis contraint d’écrire à Mme de Bissing pour lui demander de me dire ouvertement, non pas si elle pouvait m’aider tout de suite, mais si elle voulait m’aider, car je n’étais plus capable de lutter contre ma perte. Elle devait souffrir au plus haut degré de sentiments que j’ignorais, autrement elle n’eût pu prendre sur elle de me répondre à peu près ceci : « Vous désirez donc savoir si je veux vous aider? Eh bien, à la garde de Dieu, non ! » Peu de temps après, sa sœur Mme Wille m’a donné une explication surprenante de cette conduite, pour moi incompréhensible alors, et que je mettais sur le compte de la faiblesse de son caractère.
Au milieu de ces soucis, nous étions arrivés à la fin de février. Cornélius et moi, nous faisions encore notre plan de route pour la Russie, quand je reçus de Kiew et d’Odessa la nouvelle que, pour cette année, il fallait renoncer à toute entreprise dans ces villes. En une telle occurrence, je ne pouvais plus songer à me maintenir à Vienne, c’était clair, ni à demeurer à Penzing. Je n’avais plus aucun espoir de trouver un moyen quelconque, même passager, de gagner de l’argent, et mes dettes qui, avec l’aide des usuriers, avaient atteint un total inquiétant, étaient si menaçantes que, sans un secours extraordinaire considérable, je risquais d’être atteint dans ma personne même. Sans rien lui celer, je demandai alors conseil à Édouard Liszt, juge à la cour d’appel impériale et oncle de mon vieil ami Franz. Dès mon premier séjour à Vienne, il m’avait montré un dévouement chaleureux et je savais trouver en lui un homme prêt à me rendre service. En ce qui concernait