‹ Ma vie. III, 1850-1864Chapitre 41 sur 376 · LE GLACIER DE CRIES · texte numérisé non relu

LE GLACIER DE CRIES

avec précaution mes talons dans la neige. Le soir, j'arrivai harassé à Obergestelen où je me reposai deux jours, en attendant Herwegh. A sa place, arriva une lettre qui me tira violemment de mes impressions alpestres pour me jeter dans les ennuis bourgeois où se débattait le malheureux. Herwegh craignait qu’influencé par son adversaire, je ne portasse sur lui un jugement désobligeant. Je lui répondis de ne pas se faire de cheveux gris là-dessus et de me rejoindre, si possible, dans la Suisse italienne.

Je me remis donc en route, avec mon peu rassurant guide, pour monter au glacier et au col de Gries et redescendre par le versant sud des Alpes. A l’ascension, un spectacle attristant s offrit à moi. La fièvre aphteuse régnait parmi le bétail des hauts pâturages et de nombreux troupeaux regagnaient en longues files la vallée pour y être soignés. Les vaches, horriblement amaigries, ressemblaient à des squelettes et c’était pitié de les voir se traîner péniblement. La nature florissante avec ses prairies luxuriantes semblait contempler d’une joie maligne cette misérable fuite.

Armé au pied de la raide paroi du glacier, je sentis mon humeur si déprimée et mes nerfs si tendus que je déclarai à mon guide ne plus vouloir continuer. L’homme, alors, eut l’air de me narguer à cause de ma faiblesse et se moqua grossièrement de moi. Mais la colère me rendit mes forces et je me mis à escalader si rapidement le glacier escarpé que ce fut au tour du guide de rester en arriéré. Le passage du névé, qui dura deux heures, offrit des dangers dont même le valet de la Grimsel parut s’in-

ARRIVÉE A FORMAZZA

quieter, du moins pour sa propre personne. Une neige fraîchement tombée cachait les crevasses et empêchait de reconnaître les endroits dangereux. J’obligeai le guide à marcher en avant pour sonder le terrain. Enfin nous parvînmes au col qui, par une pente abrupte de neige et de glace, aboutit à la vallée de Formazza. Et de nouveau mon compagnon se risqua dans une descente hasardeuse en me faisant prendre tout droit par les passages les plus raides, au lieu de suivre des lacets prudents, de sorte que nous nous trouvâmes tout à coup au beau milieu d'un ebouhs rapide. Le péril était imminent. Je sommai donc impérieusement cet imprudent de retourner sur ses pas avec moi pour aller rejoindre un sentier plus sûr que j’avais aperçu assez loin de là. Il obéit en maugréant.

Sortant de ce désert sauvage, je fus profondément impressionné par les premiers vestiges de civilisation. A la Bettelmatt, maigre alpage très élevé, le premier être humain que nous rencontrâmes fut un chasseur de marmottes. La solitude s’anima enfin aux superbes chutes de la Tosa, torrent qui se précipite dans la vallée en bondissant sur trois gradins successifs et en formant des cascades d’une imposante beauté. Dans notre descente continue, nous vîmes peu à peu la mousse et les lichens faire place à l’herbe et aux prairies et les broussailles se transformer en sapins toujours plus grands. Enfin, je me trouvai dans le riant vallon au bout duquel est situé le village de Pommath, en italien Formazza, but de notre course ce jour-là. Pour la première fois de ma vie, je goûtai du rôti de marmotte. Dès le lendemain matin, à peine remis de ma grande fatigue par un sommeil

5s apparition de la nature méridionale

insuffisant, je continuai mon chemin seul, après avoir paye et congédié mon guide qui s’en retourna à la Grimsel.

Au mois de novembre de cette même année, j appris qu’en confiant ma vie à cet homme, je m’étais exposé à un véritable danger. A cette date, la Suisse entière tut émue de l'incendie de l’Hospice de la Grimsel, allume par l’aubergiste lui-même. Celui-ci avait cru forcer ainsi les communes à lui renouveler son bail, mais voyant son crime découvert, il s’était noyé dans le petit lac au pied de l’hospice. Le domestique qui l’avait secondé dans son œuvre d’incendiaire avait été arrêté. En lisant son nom, je vis que c’était l’homme que le trop bienveillant hôtelier m’avait donné comme guide dans ma course solitaire sur le glacier. J’appris encore que peu de temps auparavant deux voyageurs francfortois, qu’il avait également accompagnés, avaient péri dans les neiges. Une fois de plus, je pus me féliciter d’avoir échappé à un danger mortel.

Les impressions que me laissa ma promenade dans la vallée de la Tosa sont inoubliables. Sortant d’un étroit défilé de roches qui encaissait la rivière, je fus surtout surpris par l’apparition soudaine de la végétation méridionale. L’après-midi, par un soleil brûlant, j’atteignis Domodossola et je me rappelai soudain une fine comédie, écrite dans le style de Platen par un auteur qui m’est demeuré inconnu. Édouard Devrient me l’avait fait lire à Dresde et les sentiments qui y étaient exprimés correspondaient à ceux que j’éprouvais précisément en quittant la sauvage nature du nord pour entrer dans celle de l’Italie, ouverte devant moi. J’ai souvenance aussi

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