AUX ÎLES BORROMÉES
lui faire visite avec Herwegh. J’avais trouvé dans sa maison les habitudes des familles hambourgeoises aisées, car sa femme était fille du riche armateur Sloman. Bien qu’au fond il restât l’étemel étudiant, il avait réussi de bonne heure à se faire remarquer. Ayant été rédacteur d’un journal politique de Hambourg, il connaissait beaucoup de monde, racontait une foule d’anecdotes et passait pour un excellent causeur. Pour le moment, il semblait avoir pris à cœur de tirer Herwegh de ses sombres pensées et c est lui qui l’avait enfin entraîné à faire ce voyage à pied auquel il n’arrivait pas à se décider.
En traversant le Saint-Gothard avec Wille et un professeur, Eichelberger, Herwegh s’était indigné de devoir marcher sur une belle route carrossable ; il trouvait qu’il n est de mise d’aller à pied que sur les chemins où il est impossible de faire usage d'une voiture.
Après une excursion aux environs de Lugano où j’eus le désagrément d’entendre sans cesse les carillons enfantins des églises italiennes, je persuadai à la compagnie de m’accompagner aux îles Borromées, vers lesquelles je me sentais irrésistiblement attiré. Sur le bateau à vapeur du lac Majeur, nous rencontrâmes un étranger efflanqué, aux longues moustaches de hussard, que nous surnommâmes entre nous « général Haynau »• nous nous amusions à le traiter avec une méfiance ostensible, mais nous découvrîmes bientôt que c’était un aimable et bienveillant patricien hanovrien qui, ayant longuement voyagé en Italie pour son plaisir, sut nous donner d’utiles renseignements sur la manière de s’entendre avec les Italiens. Ses recommandations nous facilitèrent
impression grandiose du mont blanc
beaucoup la visite que nous fîmes aux îles Borromées.
Là, nos compagnons se séparèrent de moi et de ma femme, pour rentrer par le plus court chemin; nous, nous comptions encore passer par le Simplon et le Valais et voir Chamonix. La fatigue que le voyage m’avait causée jusque-là me faisait pressentir que je ne recommencerais pas de sitôt une telle entreprise ; aussi étais-je désireux de visiter cette fois tout ce qui est digne d’être vu en Suisse. De plus, j’espérais que l’état dans lequel je me trouvais depuis longtemps changerait sous l’influence d’une nouvelle et forte impression venant du dehors. C’est pourquoi je ne voulais pas laisser échapper celle que j’attendais du mont Blanc. Elle ne fut obtenue qu’au prix de grandes difficultés. Arrivés de nuit a Martigny, nous trouvâmes tous les hôtels bondés ; nous n’eûmes de gîte que grâce à un postillon qui avait une liaison amoureuse avec une femme de chambre : celle-ci nous ouvrit illicitement le logis de ses maîtres, absents pour cette nuit. Dans la vallee de Chamonix, nous visitâmes, comme de juste, la Mer de glace et la Flégère, d’où le mont Blanc me produisit un effet saisissant. Cependant mon imagination était moins tentée par l’idée de l’ascension du colosse que par celle de la traversée du col des Géants, avec sa longue et majestueuse solitude. Longtemps, j’avais nourri le projet d’accomplir une fois encore une telle ascension. Mais à la descente de la Flégère, Minna se tordit le pied, et les suites de cet accident nous empêchèrent d’entreprendre toute autre excursion. Il nous fallut hâter notre retour par Genève.
Je revins de ce voyage si grandiose et si intéressant,