POURPARLERS AVEC BERLIN
Cependant, autant je me réjouissais de l'accueil que faisaient à mon œuvre les théâtres de moyenne importance, autant m’effrayait la manière dont elle serait exécutée sur la plus grande des scènes allemandes. Je savais que dans les petites villes les représentations seraient dirigées par des maîtres de chapelle dévoués à ma personne et qui, assurément, avaient poussé eux-mêmes à la chose. Mais à Berlin, c’était tout différent. Comme maîtres de chapelle, il y avait Taubert, personnage vaniteux et sans talent, et cet Henri Dorn, l’ancien directeur de Riga, homme de funeste mémoire que je connaissais de longue date. Avec aucun d’eux je n’éprouvais le désir de m’entendre sur l’exécution de mon opéra et n’en voyais d’ailleurs pas la possibilité. Mais sachant leur mauvais vouloir, et n’ignorant pas leur manque de capacité, j’avais tout lieu de douter du succès de la représentation de Tannhàuser sous leur direction. Comme exilé, je ne pouvais me rendre à Berlin pour veiller à ce que l’exécution fût dans l’esprit de mon œuvre. Je demandai donc tout de suite à Liszt la permission de le proposer comme mon représentant et alter ego , à quoi il consentit volontiers. Mais lorsque je posai cette condition à l’Intendance berlinoise, on me répondit que la présence d’un maître de chapelle weimarien serait une grossière offense envers ceux de la cour de Prusse et qu’il me fallait par conséquent renoncer à cette clause. Il en résulta des essais de transactions sans fin qui n’aboutirent qu’à remettre à une époque assez éloignée la représentation de Tannhàuser à Berlin.
Toutefois, à partir de cette saison, Tannhàuser se
INSTRUCTIONS SUR « TANNHÀUSER
répandit avec une rapidité croissante sur les scènes de l’Allemagne. Mais j’éprouvai une grande inquiétude de ce fait, car je ne pouvais point me rendre clairement compte de l’esprit qui animait ces représentations. Ma présence étant interdite partout, j’essayai de faire comprendre mes intentions par le moyen d’une dissertation très détaillée renfermant toutes les instructions nécessaires à une représentation intelligente de mon opéra. Je fis imprimer, élégamment et à mes frais, ce livret assez volumineux, et à tout théâtre qui commandait la partition, j’en envoyais un certain nombre d’exemplaires destinés à être remis au maître de chapelle, au régisseur et aux acteurs principaux.
Dans la suite, je n’ai pas appris qu’une seule personne eût lu ces instructions ou s’en fût servie. En 1864, il ne me restait aucune des brochures que j’avais si généreusement distribuées. J’eus alors le plaisir de retrouver, non coupées, dans les archives du Théâtre de la cour, à Munich, toutes celles que j’avais envoyées autrefois. Je me suis vu ainsi dans l’agréable situation de pouvoir présenter cet écrit au roi de Bavière, qui me le réclamait ; de plus, j’en gardai quelques exemplaires pour moi et mes amis.
Par un destin bizarre, la propagation de mon opéra coïncidait avec ma résolution de composer une œuvre dont la conception me forçait à n’avoir aucun souci des conditions où travaillaient les théâtres allemands. La tournure inattendue que prenaient les événements n’influença nullement ma détermination. En ne déviant pas d’une ligne de mon plan, je trouvai au contraire le calme