LECTURE DU POÈME
M. Wille, lui, n’était guère ravi de ces divertissements : il avouait franchement que la musique lui était un supplice ; avec son sans-gêne bon enfant, il avait cependant fini par prendre la chose du bon côté.
J’arrivai vers le soir, et tout de suite je me mis à lire l’ Or du Rhin . Puis, comme il n’était pas tard et qu’on ne pensait pas que la fatigue me fût nuisible, je donnai encore la Walkyrie, qui dura jusqu’à minuit. Le lendemain matin, après le déjeuner, ce fut le tour de Siegfried, et le soir, pour finir, je fis la lecture du Crépuscule des dieux. J’eus lieu d’être satisfait de l’impression produite ; les deux dames surtout se livrèrent à de vifs épanchements sur ce qu’elles avaient éprouvé. Moi, malheureusement, cette lecture me jeta dans une agitation inquiète; je ne pus dormir, et, le lendemain, j’évitai toute conversation avec un air si farouche que personne ne comprit mon départ précipité. Herwegh seul, qui m’accompagna aussi au retour, parut concevoir mon humeur : il la partagea en silence.
Je m’étais réservé une grande joie, celle d’offrir l’œuvre complètement terminée à mon ami Uhlig de Dresde, avec lequel j’avais correspondu régulièrement sur mon poème et qui avait suivi, phase par phase, son élaboration. Je n’avais pas voulu lui envoyer la Walkyrie avant d’avoir achevé Y Or du Rhin, puis j’attendis encore que le tout pût être présenté dans un bel exemplaire imprimé. Mais, au commencement de l’automne, les lettres d’Uhlig m’alarmèrent sur l’état de sa santé. Il se plaignit de quintes de toux fréquentes et finalement d’une extinction de voix absolue. Ce n’était, pensait-il.
MORT D’UHLIG (1853)
que les conséquences de sa faiblesse de constitution ; il voulait la vaincre en fortifiant son corps par l’eau froide et les longues courses à pied. Si le métier de violoniste de théâtre l’épuisait, il se sentait toujours mieux portant après une marche de sept heures. Mais la toux et l’enrouement ne disparaissaient toujours pas et il avait de la peine à se faire entendre même en parlant de très près.
Jusque-là, espérant que son état amènerait enfin un médecin à lui faire suivre un traitement raisonnable, je n’avais pas voulu inquiéter le malheureux. Mais comme il continuait à m’affirmer sa foi dans les préceptes de l’hydrothérapie, je ne pus^me dominer plus longtemps et lui conseillai vivement de laisser là cette folie et de se confier aux soins d’un médecin réfléchi : il ne s’agissait plus pour lui de se fortifier, mais de se ménager. Ma lettre le bouleversa ; il comprit que je le croyais gravement atteint de phtisie.
« Que deviendront ma femme et mes pauvres enfants, m’écrivit-il, s’il en est réellement ainsi ! » Hélas ! c’était trop tard. Rassemblant ses dernières forces, il essaya encore de tracer quelques mots pour moi ; à la fin, mon vieil ami Fischer, le directeur des chœurs, dut approcher son oreille tout près des lèvres d’Uhlig pour comprendre ses dernières volontés, dont il me fit part ensuite. La nouvelle de la mort suivit la lettre de Fischer avec une rapidité foudroyante : Uhlig expira le 3 janvier de l’année nouvelle 1853. Avec Lehrs, c’était le deuxième de mes amis vraiment dévoués que me ravissait cette maladie.
Devant moi, le bel exemplaire de V Anneau des Nie -