‹ Ma vie. III, 1850-1864Chapitre 59 sur 376 · VOYAGE DANS L’EN GA DI N E · texte numérisé non relu

VOYAGE DANS L’EN GA DI N E

se démentit jamais dès lors. Toutefois, ce voyage ne pouvait s’effectuer avant l’automne, et moi, comprenant d’autre part que pour en jouir il était nécessaire de fortifier mes nerfs par la cure que me conseillait mon médecin, je résolus de me rendre tout d’abord aux bains de Saint-Moritz en Engadine. Je me mis donc en route dans la seconde moitié de juillet, en compagnie de Herwegh.

Il est curieux que ce qui, dans les carnets des autres gens, ne serait noté que comme un simple voyage ou une visite, prend toujours chez moi les proportions d’une aventure. Cette fois encore, il en fut ainsi. Pendant notre trajet, nous fûmes arrêtés à Coire, où nous avions trouvé la diligence de l’Engadine retenue jusqu’à la dernière place. Avec cela, une pluie battante et un hôtel inconfortable. Pour nous distraire, nous n’avions que les livres. Je pris le Divan oriental de Goethe, à la lecture duquel je m’étais préparé par l’étude des œuvres de Hafiz, dans la traduction de Daumer. A présent même, je ne puis songer à certaines réflexions de Goethe dans les éclaircissements qu’il donne sur ces poésies, sans me rappeler immédiatement cet incident si désagréable de notre voyage dans l’Engadine.

A Saint-Moritz, nous n’eûmes pas plus de chance. Le bon hôtel qu’on y voit aujourd’hui n’existait pas encore ; il fallut nous contenter du gîte le plus primitif, ce qui m’ennuya surtout à cause de Herwegh, qui ne faisait ce séjour que pour son plaisir et non pour sa santé. Bientôt cependant, nous nous déridâmes à la vue des grandioses aspects que présente cette haute vallée où ne

So EXCURSION AU GLACIER DE ROSETSCH

croît que de l'herbe et nous fîmes des excursions sur les sentiers abrupts qui conduisent aux vallons italiens. Puis nous entreprîmes une course plus sérieuse en visitant le glacier de Rosetsch. Le maître d'école de Samaden nous servit de guide. En pénétrant dans le massif de la Bernina, dont la beauté surpasse même celle du mont Blanc, nous avions compté qu'une jouissance extraordinaire nous récompenserait de nos peines. Malheureusement, elle fut gâtée pour mon compagnon par les trop grandes fatigues qui résultèrent de notre longue marche à travers cet admirable glacier. Moi, j'éprouvai, cette fois encore, et à un degré supérieur, le sentiment d'auguste sainteté de la solitude et celui de la quiétude presque engourdissante que les choses inanimées répandent sur la vie bouillonnante de l'organisme humain.

Après avoir marché péniblement deux heures sur le glacier et avant de reprendre le dur chemin du retour, nous nous restaurâmes en déjeunant des provisions que nous avions emportées et en buvant le champagne frappé dans une crevasse de glace. Cette descente, je la fis au moins deux fois, car, à ma surprise, Herwegh se révéla alpiniste extrêmement craintif. Souvent il me fallut passer et repasser devant lui les endroits dangereux, jusqu'à ce qu'il pût se résoudre à les franchir lui-même.

Je pus constater l'appétit extraordinaire que procure l'air de ces régions, lorsque, arrivés au premier chalet, nous nous régalâmes d'un lait délicieux. J'en avalai de tels flots que nous en restâmes stupéfaits, d'autant plus que je n'en ressentis aucun malaise. Quant aux eaux ferrugineuses de Saint -Moritz, on les disait très efficaces,

Page 1