‹ Ma vie. III, 1850-1864Chapitre 77 sur 376 · INFLUENCE DE SCHOPENHAUER SUR MES ŒUVRES · texte numérisé non relu

INFLUENCE DE SCHOPENHAUER SUR MES ŒUVRES

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mon Œuvre d’art de l’avenir. Ce fut Herwegh qui, par une parole décisive, m’amena à réfléchir sur ma susceptibilité.

Le tragique de la vie, me dit-il, est précisément renfermé dans la conscience que Scviopenhauer nous donne de la non-existence du monde visible ; tout grand poète, en général tout grand homme, a eu l’intuition de ce néant. Je songeai alors à mon poème des Niebelungen et constatai avec surprise que j’avais inconsciemment, dans mes conceptions poétiques, reconnu ce qui me rendait si perplexe en théorie. De sorte que je n’eus la réelle intelligence de mon « Wotan » qu’à ce moment. Tout impressionné de cette découverte, je retournai à l’étude attentive du livre de Schopenhauer. Je me rendis compte alors qu’il s’agissait surtout d’en comprendre la première partie, qui explique et approfondit la théorie de Kant sur l’idéalité du monde basée sur le temps et l’espace, et je crus avoir fait le premier pas vers sa compréhension quand je me fus convaincu qu’elle ne s’acquiert qu’au prix de difficultés extrêmes.

A partir de ce jour et pendant bien des années, je n’abandonnai jamais complètement ce livre. L’été de l’année suivante, je l’avais relu pour la quatrième fois. Son influence sur moi fut extraordinaire et certainement décisive pour toute ma vie. Jusqu’à présent je ne m’en étais rapporté qu’à mon sentiment pour juger tout ce que je m’appropriais ; par Schopenhauer, mon jugement gagna un sérieux pareil à celui qu’au point de vue musical j’avais acquis par l’étude du contrepoint avec mon vieux maître Weinlich. On a certainement dû s’apercevoir plus tard de ce que m’ont valu les

io2 CONCEPTION DU POÈME DE « TRISTAN ET ISEULT »

leçons de Schopenhauer quand, dans mes travaux d’écrivain, je me laissai aller par hasard à parler de mon art, sujet qui me tint toujours à cœur.

Pour l’instant, j’envoyai un exemplaire de mon poème des Niebelungen au philosophe vénéré, me contentant de tracer sous le titre ces simples mots : « Hommage respectueux », sans écrire autre chose. Jétais déterminé à agir ainsi autant par la grande timidité que j’éprouvais à m’expliquer vis-à-vis du grand homme que par le sentiment de l’inanité d'une lettre même très détaillée. Schopenhauer en lisant mes poèmes devait comprendre de lui-même à qui il avait affaire. Je renonçai ainsi à la vanité de me voir honoré d'une réponse, mais j ai appris dans la suite, par Cari Ritter et par le docteur Wille, qui tous deux avaient été voir Schopenhauer à Francfort, que celui-ci s'était exprimé sur mon œuvre d’une manière favorable et significative.

A côté de ces études philosophiques, je poursuivais la composition de la Walkyrie et vivais toujours de la même vie retirée, n’employant mes heures de loisir qu’à de longues promenades dans les environs. Mais à cette époque, ainsi que c’était toujours le cas quand je m’étais longtemps adonné à la musique, je fus repris du besoin de faire œuvre de poète. La disposition d esprit sérieuse où m’avait amené la lecture de Schopenhauer fut cause sans doute que je cherchai pour mes sentiments une expression toute extatique et c’est ainsi que je conçus mon poème de Tfistau et Iscult. Je connaissais à fond ce sujet depuis mes études de Dresde, mais Cari Ritter y avait rappelé mon attention en me communiquant le

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