‹ Ma vie. III, 1850-1864Chapitre 95 sur 376 · MORT DE H. FRANCK · texte numérisé non relu

MORT DE H. FRANCK

mon pays. Aussi Franck ne trouvait-il rien de plus étonnant que le singulier contraste entre ma personnalité fictive, telle que la voyaient les gens, et ma véritable nature que lui avait reconnue tout de suite. Nous nous expliquâmes là-dessus avec force plaisanteries.

Je fus heureux de le voir pénétré, comme moi, d'admiration pour l'ouvrage de Schopenhauer découvert l'année précédente. Il en parla avec une précision extraordinaire : il croyait à la déchéance complète de l'esprit allemand et de ses conditions politiques, ou bien alors à une régénération totale par les idées de Schopenhauer. Il me quitta bientôt pour aller au-devant d'une fin aussi

tragique qu'incompréhensible. Peu de mois après mon

retour à Zurich, j'appris sa mort mystérieuse.

Ainsi que je l’ai dit, il était allé à Brighton accompagner son fils, garçon d’environ seize ans qu'une vocation irrésistible poussait vers la marine anglaise, et cela au grand mécontentement du père. Le matin du jour où le jeune homme devait s'embarquer, on relevait Franck mort devant sa maison, le crâne fracassé. Il était tombé par la fenêtre. Mais le fils aussi était mort, selon les apparences, étouffé dans son lit. La mère avait fermé les yeux depuis plusieurs années. Il ne restait donc personne pour donner l’explication de ce terrible événement demeuré, que je sache, un mystère jusqu'aujourd'hui. En me quittant, Franck avait oublié un plan de Londres que je n'avais pu lui renvoyer, ignorant son adresse. Je l'ai toujours gardé.

Un souvenir moins triste, quoique mélancolique aussi, est celui qui me resta de mes relations avec Semper que

SEMPER A LON DRES

je vis à Londres où il était établi depuis longtemps avec sa famille. A Dresde, autrefois, je l’avais connu violent et même maussade ; maintenant il me surprit par le calme et la résignation avec lesquels il supportait la rupture de sa carrière d’artiste et tirait profit de son grand talent suivant les circonstances. En Angleterre il ne pouvait espérer recevoir de commandes pour des constructions importantes; cependant il attendait quelque chose de la protection que lui accordait le prince Albert et qui lui ouvrait des perspectives pour l’avenir. Il se contentait, en attendant, de dessiner des ornements architecturaux et des meubles de luxe, et il y consacrait autant de zèle et de conscience qu’à de grandes bâtisses. Ces travaux lui étaient bien payés, du reste. Nous nous rencontrions souvent et je passai plusieurs soirées chez lui à Kensington. Nous retrouvions alors notre vieille disposition d’esprit et l’humour sérieux qui nous était propre et nous aidait à supporter les désagréments de l’existence.

Ce que je racontai de Semper, en rentrant à Zurich, contribua puissamment à ce que Sulzer usât de son influence pour le faire nommer professeur à l’École polytechnique fédérale qu’on allait créer.

Dans mes loisirs, je vis plusieurs théâtres de Londres. Les scènes londoniennes étaient assez intéressantes, sauf celles de l’Opéra où je ne mis naturellement pas les pieds. Le petit « Adelphi-Theatre », au Strand, m’attirait surtout ; Praeger et Lüders durent m’y accompagner souvent. On y donnait, sous le nom de Chvistincis, des contes populaires dramatisés. L’une de ces représenta-

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