RETOUR A ZURICH (30 JUIN
diai pour la première fois sérieusement son œuvre et dans l'atmosphère de Londres, Y Enfer prit une force de réalisme inoubliable.
Enfin, l’heure sonna qui me délivra de tous les maux où m’avait plongé l’espoir fallacieux de rencontrer à l’étranger quelque chose d’encourageant ou simplement de sympathique. J’eus, au moins, la satisfaction de voir mes nouveaux amis me faire des adieux cordiaux et émus. Je me hâtai de partir en passant par Paris, dont j’emportai une impression de gaieté : la grande ville était dans toute sa gloire estivale, avec des gens qui se promenaient vraiment au lieu de courir à leurs affaires. Je rentrai à Zurich le 30 juin 1855, rapportant de mon expédition un bénéfice net de mille francs.
Ma femme pensait retourner à Seelisberg sur le lac des Quatre-Cantons pour sa cure de petit-lait ; moi, je croyais que l’air de la montagne serait salutaire aussi à ma santé délabrée ; nous décidâmes donc de nous y rendre aussitôt. Mais une maladie mortelle de mon petit chien nous empêcha de partir. L’âge se faisait sentir pour mon pauvre Peps : il avait treize ans. Tout à coup, il devant si faible que nous nous demandions comment nous l’emmènerions à Seelisberg, car, de toute évidence, il ne pourrait plus supporter les fatigues de la montée. Au bout de peu de jours, il entra en agonie. L’intelligence paralysée, il souffrait de convulsions fréquentes ; le seul signe de vie qu’il donnât encore, c’était de sortir de sa corbeille placée dans la chambre de ma femme, et de venir en chancelant jusqu’à ma table à écrire à côté de laquelle il tombait épuisé. Le vétérinaire ne savait plus que
MORT DE P EPS
dire. Les convulsions augmentant et devenant de plus en plus douloureuses pour la pauvre bête, on me conseilla de la délivrer de ses souffrances avec un peu d’acide prussique. Nous retardâmes donc notre départ jusqu’au moment où il me parut que la mort serait un bienfait pour la misérable créature, dont l’état était évidemment désespéré. Je louai un canot et me rendis en ramant à une heure de là, chez un jeune médecin de ma connaissance, le docteur Obrist. Je savais qu’il possédait une pharmacie de village renfermant différents poisons. Il me donna la dose nécessaire et je retraversai le lac par une admirable soirée d’été. Je ne voulais faire usage de ce dernier remède qu’au cas extrême où le pauvre moribond souffrirait trop. La nuit, il dormit comme d’habitude au pied de mon lit, dans sa corbeille, d ou il se soulevait régulièrement le matin pour me réveiller en grattant de la patte. Soudain j’entendis les gémissements que provoquait un de ses violents accès de convulsions ; puis, sans un cri, le malade s’affaissa sur son coussin et ce moment me produisit un effet si étrangement solennel que je regardai ma montre. C’est à une heure dix minutes du matin, le 10 juillet, que trépassa mon petit compagnon dévoué, dont la tendresse pour moi avait été parfois si expansive. Nous l’enterrâmes le lendemain en pleurant amèrement. Notre propriétaire, Mme Stockar-Escher, nous céda un joli coin de son jardin ; c’est là que fut enfoui Peps, couché sur son coussin, dans sa corbeille.
Bien des années après, on m’a encore montré sa tombe ; mais la dernière fois que, sans prévenir personne, je suis allé jeter un coup d’œil au jardinet, j’ai vu que tout avait