‹ Ma vieChapitre 13 sur 43 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Roméo avait une voix superbe, et il me chantait toutes les chansons de son pays, et celles des tziganes, dont il m'apprenait les paroles et le sens. Un soir, Alexander Gross ayant organisé une soirée de gala à l'Opéra de Budapest, sur un programme de musique de Gluck, j'eus Tidée de faire monter sur la scène un simple orchestre de tziganes et d'interpréter leurs chansons. L'une, entre autres, était une chanson d'amour :

Caask egy kis ldny

van a vilâgon Az is az en draga

galambom A jô Isten de nagyon

zerethet Hogy en nékem adott tégedet.

C'est-à-dire :

Il existe dans le monde une jeune fille ;

Elle est ma tendre colombe.

Le Bon Dieu doit vraiment m'aimer Pour m'a voir ainsi fait don de vous.

La mélodie était douce, pleine de passion, d'attente, de larmes, d'adoration. Je mis tant d'émotion dans ma danse que toute la vaste salle pleurait, et je terminai par la Marche de Rakoczy, que je dansai en tunique rouge comme un hymne révolutionnaire en l'honneur des héros de la Hongrie.

Avec ce gala se terminait la saison de Budapest, et le lendemain, Roméo et moi, nous nous enfuyions dans la campagne passer quelques jours dans notre cabane de paysans. Pour la première fois nous connûmes la joie de dormir toute la nuit, nus, dans les bras l'un de l'autre, et je goûtai le plaisir divin, en m'éveillant à l'aurore, de trouver mes cheveux emmêlés à ses boucles noires et parfumées, et de sentir ses bras autour de moi. Nous revînmes à Budapest, et le premier nuage dans ce firmament de bonheur fut la désolation de ma mère et le retour de New-York d'Elisabeth qui semblait croire que j'avais commis un crime. Leur anxiété à toutes deux m'était si insupportable que je finis par les persuader d'aller faire un petit voyage dans le Tyrol.

Mon tempérament était déjà ce qu'il n'a jamais cessé d'être depuis : quelle que soit la violence de la sensation ou de la passion, mon cerveau n'en continue pas moins de travailler avec une rapidité d'éclair. Je n'ai jamais, comme on dit, perdu la tête ; au contraire, plus le plaisir des sens .est aigu, plus vive est la pensée, et quand le cerveau en arrive à critiquer directement les sens, diminuant et même gâtant le plaisir que réclame la volonté de vivre, le conflit est alors tel que je souhaite de pouvoir, par quelque calmant, mettre une sourdine aux commentaires incessants et importuns de l'intelligence. Comme j'envie les natures qui peuvent s'abandonner entièrement à la volupté du moment sans craindre ce critique assis à l'écart, d'un air détaché, qui veut imposer aux sens accouplés à ses pieds une opinion qu'ils ne lui demandent pas.

Et pourtant, le moment vient toujours où le cerveau capitule et s'écrie : « Oui, je reconnais que tout le reste de la vie, tout y compris votre Art, ne compte pas à côté de la gloire suprême de la minute présente ; j'abdique volontiers devant cette minute ; j'accepte la dissolution, la destruction, la mort. » Mais cette défaite de l'intelligence dans la convulsion finale, dans ce naufrage au néant, amène souvent les plus grands désastres pour l'esprit.

C'est ainsi que je venais à peine de faire l'expérience du désir, de l'approche progressive, de la folie finale et de l'abandon de ces heures qui conduisent à la fureur dernière, et je ne me souciais plus de la ruine possible de mon Art, du désespoir de ma mère, de la destruction et de la fin du monde.

Que ceux qui le peuvent me jugent, mais qu'ils blâment plutôt la Nature ou Dieu d'avoir fait de cette minute suprême le bien le plus désirable de l'Univers. Mais le réveil est d'autant plus terrible que l'essor est immense.

Alexander Gross organisa pour moi une tournée à travers la Hongrie. Je donnai des représentations dans les villes de , où je fus vivement impressionnée par l'histoire des sept généraux révolutionnaires Hongrois qui furent pendus en... Dans un grand espace libre hors de la ville je composai une marche en l'honneur de ces généraux sur la musique héroïque de Liszt...

D'un bout à l'autre de cette tournée je connus des ovations extraordinaires dans toutes les petites villes de Hongrie. Dans chacune d'elles Alexander Gross mettait à ma disposition une Victoria remplie de fleurs blanches et traînée par des chevaux blancs, et, toute vêtue de blanc, au milieu des acclamations et des cris, j'étais conduite à travers la ville comme une jeune déesse descendue d'un autre monde. Mais, en dépit du triomphe que je devais à mon art et de l'adulation du public,

j'éprouvais une intolérable souffrance à me sentir loin de mon Roméo, surtout la nuit, où j'étais seule. J'aurais donné tout mon succès, tout mon art, pour passer un moment dans ses bras et j'aspirais après le jour où je rentrerais à Budapest.

Ce jour-là arriva. Sans doute Roméo me retrouva à la gare avec une joie ardente, mais j'eus l'impression que quelque chose était changé en lui. Il me dit qu'il allait répéter le rôle de Marc-Antoine et y débuter bientôt. Son intense tempérament d'artiste subissait-il l'influence de ce changement de rôle ? Je ne sais ; mais je savais que toute la passion naïve de mon Roméo avait changé. Il parla de notre mariage comme si c'eût été déjà chose décidée. Il me mena même visiter des appartements, choisir celui dans lequel nous allions vivre. En inspectant ces appartements sans salle de bains, perchés en haut d'interminables escaliers, j'éprouvais une étrange impression, faite de fraîcheur et d'élouffement.

— Que ferai-je, quand nous serons installés à Budapest ? demandai-je..

— Mais, répondait-il, vous aurez une loge au théâtre, vous viendrez me voir jouer tous les soirs, vous apprendrez à me donner la réplique et à m 'aider dans mes études.

Il me récita le rôle de Marc Antoine, mais maintenant i! semblait concentrer toute son attention sur la populace romaine, et non plus sur moi, sa Juliette.

Un jour, au cours d'une longue promenade à travers la campagne, assis au pied d'une meule de foin, il me demanda enfin si je ne pensais pas que je ferais mieux de poursuivre ma carrière et de le laisser poursuivre la sienne. Ce ne sont pas là les mots qu'il employa, mais c'est bien ce qu'il voulut dire. Je me rappelle la meule de foin et le champ qui s'étendait devant nous et le coup que je ressentis à la poitrine. L'après-midi même

je signais avec Alexander Gross un engagement pour Vienne, Berlin et toutes les villes d'Allemagne.

J'assistai au début de Roméo dans le rôle de Marc Antoine et la dernière vision que j'eus de lui fut au milieu d'une salle en délire, pendant qu'assise dans une loge j'avalais mes sanglots qui m'arrachaient la gorge comme du verre. Le lendemain, je partis pour Vienne. Roméo n'était plus. C'est à Marc Antoine que je fis mes adieux, mais il paraissait si sérieux, si préoccupé que mon voyage de Budapest fut l'un des plus tristes de ma vie. Toute la joie du monde semblait s'être envolée soudain. A Vienne je tombai malade et Alexander Gross me fit entrer dans une clinique. Je passai plusieurs semaines dans un état de complet abattement, au milieu d'horribles souffrances. Roméo vint de Budapest. Il installa même pour lui un lit près du mien. Il fut plein de tendresse et d'attentions ; mais un matin, en m'éveillant, je vis le visage de l'infirmière, une religieuse en coiffe noire, qui me séparait de Roméo étendu à l'autre bout de la chambre, et je crus entendre le glas des funérailles de l'amour.

Je demeurai longtemps convalescente et Alexander Gross m'emmena à Franzenbad pour achever ma guérison. J'étais languissante et triste, et je refusais de m 'intéresser à la beauté du paysage, à la douceur de l'amitié. La femme de Gross nous avait rejoints : elle me veillait avec bonté pendant mes nuits sans sommeil. Mais, heureusement pour moi sans doute, les frais de médecins et d'infirmières épuisèrent notre compte en banque et Gross organisa des représentations à Franzenbad, à Marienbad et à Çarlsbad. Si bien qu'un jour je rouvris ma malle pour en sortir mes tuniques de danse. Je me rappelle que je fondis en larmes en embrassant le petit costume rouge dans lequel j'avais dansé toutes mes danses révolutionnaires, et je jurai de ne plus jamais abandonner l'Art pour l'amour.

Mon nom avait alors pris dans le pays un éclat magique et je me rappelle qu'un soir où j'étais en train de dîner avec mon imprésario et sa femme, la foule devant la vitrine devint si dense que les glaces se brisèrent, au grand désespoir du gérant. La tristesse, les douleurs, les désillusions de l'amour, je transformai tout en mon Art. Je composai l'histoire d'Iphigénie, ses adieux à la vie et sa danse sur l'autel de la mort. Enfin Alexander Gross organisa pour moi une représentation à Munich.

Page 1