CHAPITRE XIII
Sur la route de Munich, nous nous arrêtâmes, Elisabeth et moi, à Abbaza. Nous parcourûmes toute la ville en voiture à la recherche d'un hôtel. Il n'y avait de place nulle part, mais nous avions éveillé une attention considérable dans cette petite ville paisible, et le Grand- Duc Ferdinand nous aperçut en passant. Il nous remarqua et, nous ayant saluées courtoisement, il nous invita dans sa villa des jardins de l'Hôtel Stéphanie. L'aventure fut absolument innocente, mais elle fit scandale dans les milieux de la Cour. Les grandes dames qui vinrent bientôt nous voir étaient moins poussées par l'intérêt qu'elles portaient à mon art, comme je l'imaginais naïvement, que par le désir de découvrir à quel titre nous étions logées dans la villa du Duc. Ces mêmes dames faisaient chaque soir, dans la salle à manger, de profondes révérences devant la table du Duc. Je les imitai, mais avec des révérences plus profondes qu'elles n'étaient capables d'en faire.
Je lançai alors un costume de bain qui est, depuis, devenu très populaire — une tunique bleu ciel de très léger crêpe de chine, avec un décolleté qui descendait très bas, de petites attaches aux épaules, une jupe qui tombait au-dessus du genou, les jambes et les pieds nus. Comme les femmes avaient alors l'habitude d'en-
trer dans l'eau sévèrement vêtues de noir, avec une jupe qui descendait à mi-hauteur des genoux et des chevilles, des bas noirs et des souliers noirs, on peut imaginer la sensation que je fis. Le Grand-Duc Ferdinand se promenait sur la passerelle des baigneurs avec une jumelle de théâtre braquée sur moi, et il murmurait d'une voix qu'on entendait fort distinctement : « Ach, wie schôn ist dièse Duncan. Ach, wunderschôn, Dièse Frûhlingszeit ist nicht so schôn, wie sie. »
Peu de temps après, alors que je dansais à Vienne au Karlstheater, le Grand-Duc vint chaque soir dans ma loge avec sa suite de jeunes et beaux aides-de-camp, et les langues naturellement se mirent à marcher. Mais l'intérêt que le Grand-Duc me portait était purement esthétique et artistique. A vrai dire, il semblait fuir la société du beau sexe et se contenter de son entourage de jolis officiers. J'éprouvai pour Son Altesse le Grand- Duc Ferdinand une sympathie réelle quand j'appris, quelques années plus tard, que par décret de la Cour d'Autriche il était incarcéré dans le triste château de Salzbourg. Peut-être était-il légèrement différent des autres, mais quel est l'homme vraiment sympathique qui n'a pas un grain de folie ?
Dans cette villa dVVbbaza, il y avait un palmier devant nos fenêtres. C'était la première fois que je voyais cet arbre splendide poussant librement dans un doux climat. Je regardais ses feuilles trembler dans la brise du matin et c'est de là que me vint l'idée de ce frémissement des bras, des mains et des doigts que mes imitatrices ont déformé ; elles ont oublié" d'aller à la source primitive et d'observer les mouvements du palmier, de les accueillir en elles avant de les projeter au dehors.^ Souvent, perdue dans la contemplation des rameaux verts, toute pensée artistique m'échappait, et seuls les vers émouvants de Heine (?) me revenaient à l'esprit :
Un palmier solitaire... etc.
D'Abbaza, Elisabeth et moi nous gagnâmes enfin Munich. C'était alors une véritable ruche d'activité artistique et intellectuelle. Les rues étaient pleines d'étudiants. Toutes les jeunes filles avaient une serviette ou un carton à musique sous le bras. Toutes les boutiques constituaient un trésor de livres rares, de gravures anciennes, de captivantes éditions modernes. Les merveilleuses collections des musées, l'air vif d'automne qui soufflait des montagnes ensoleillées, les visites à l'atelier du maître Lembach aux cheveux d'argent, la fréquentation des divers professeurs de philosophie, tout conspira à me faire revenir à la conception intellectuelle et spirituelle de la vie que j'avais abandonnée. Je commençai à apprendre l'allemand, à lire Shopenhauer et Kant dans le texte, et je fus bientôt capable de suivre avec un plaisir extrême les longues discussions entre artistes, philosophes et musiciens qui se réunissaient chaque soir au Kunstler Haus.
Toute la vie de Munich gravitait alors autour du Kunstler Haus où les maîtres, Karlsbach, Lembach, Struck, se rencontraient quotidiennement pour absorber l'excellente bière de Munich (que j'appris bientôt à boire) en discourant sur l'art et la philosophie. Gross voulait que mon début eût lieu au Kunstler Haus. Lembach et Karlsbach acceptaient volontiers, mais Struck prétendait que la danse ne convenait pas à un temple de l'art comme le Kunstler Haus de Munich. Un matin je fus le trouver chez lui, et, pour le convaincre de la valeur de mon Art, je me déshabillai dans son atelier, je revêtis ma tunique, je dansai devant lui et l'entretins pendant quatre heures d'horloge du caractère sacré de ma mission et de la Danse en tant qu'Art. Il raconta souvent à ses amis par la suite qu'il n'avait jamais éprouvé pareil étonnement dans sa vie. Il avait eu l'im-
pression, leur confiait-il, qu'une Dryade de l'Olympe lui était soudain apparue. Il donna en tout cas son consentement et mes débuts au Kunstler Haus furent l'événement artistique le plus considérable qui se fût produit à Munich depuis de nombreuses années.
Puis je dansai au Kaiser Saal. L'enthousiasme des étudiants toucha à la folie. Chaque jour ils dételaient mes chevaux et traînaient eux-mêmes ma voiture par les rues, en chantant leurs chansons et en sautant avec des torches à la main autour de ma Victoria. Il leur arrivait souvent de rester en groupes pendant des heures sous ma fenêtre d'hôtel et de chanter jusqu'à oe que je leur lançasse mes fleurs et mes mouchoirs qu'ils déchiraient en morceaux et dont chacun portait un lambeau à sa casquette.
Un soir ils m'emportèrent dans leur café d'étudiants et me firent monter sur les tables. Ils chantèrent toute la nuit et le même refrain revenait souvent : « Isadora, Isadora, ach wie schon das Leben ist. » Cette soirée eut son écho dans le Simplicissimus et choqua certaines personnes graves de la ville, mais ce ne fut en vérité qu'un innocent chahut, bien que cette fois jusqu'à ma robe et mon châle fussent déchirés en rubans que les étudiants avaient à leur coiffure quand, à l'aube, ils me remportèrent chez moi.
Au milieu de cette vie artistique et intellectuelle de Munich, la frénésie dévorante de mes sens se calma.
Un soir, au cours d'une représentation de gala au Kunstler Haus, je notai la silhouette d'un homme qui applaudissait au premier rang de l'orchestre. Cette silhouette me rappelait exactement celle du grand maître dont les œuvres m'étaient alors révélées pour la première fois. C'était le même front, le même nez proéminent. Seule la bouche était plus douce, indiquait moins de puissance. Après la représentation j'appris que cet homme était Siegfried Wagner, le fils de Richard
Wagner. Il se mêla à notre groupe et j'eus, pour la première fois, le plaisir de connaître et d'admirer celui qui, par la suite, devait compter parmi mes amis les plus chers. Sa conversation était brillante, semée de fréquents souvenirs sur son illustre père dont l'image semblait toujours raccompagner comme une auréole sacrée. J'étais alors en train de lire pour la première fois Schopenhauer et j'étais transportée par la révélation de ses lumières philosophiques sur les rapports de la musique et de la volonté.
Je connaissais cet extraordinaire état d'esprit que les Allemands appellent « geist », j'éprouvais une impression de présence sacrée, comme si j'avais pénétré dans un monde de penseurs divins, dont l'intelligence était plus rapide, plus religieuse que celle de tous les gens que j'avais rencontrés au cours de mes voyages. Je vivais en vérité dans un monde où l'idée philosophique semblait être considéré^ comme le summum de la satisfaction humaine, que seul pouvait égaler le monde encore plus sacré de la musique. Les musées de Munich m'offraient aussi une révélation, celle des admirables oeuvres italiennes, et, nous sentant si près de la frontière, Elisabeth, ma mère et moi, poussées par une impulsion irrésistible, nous prîmes un soir le train pour Florence.
Je n'oublierai jamais cette traversée du Tyrol et "!a descente vers la plaine d'Ombrie, parmi les montagnes ensoleillées.
A Florence, nous passâmes plusieurs semaines en promenades extasiées à travers les musées, les jardins et les champs d'oliviers. C'était alors Botticelli qui captivait ma jeune imagination. Je demeurais assise des journées entières devant le Printemps, j'en étais amoureuse. Un vieux gardien délicioux me donnait un tabouret et contemplait mon adoration d'un œil ému. Je restais là jusqu'à ce que je visse effectivement les fleurs
peintes pousser, les pieds nus danser, les corps se mouvoir, jusqu'à ce qu'un ange de joie vînt me visiter, et je pensais alors : je danserai cette image, je transmettrai aux autres ce message d'amour, de printemps et de vie que j'ai reçu avec tant d'émotion. Et c'est ma danse qui leur donnera cette extase.
L'heure de la fermeture venait et j'étais encore devant le tableau. Je voulais trouver le sens du printemps à travers le mystère de ce moment incomparable. J'avais l'impression que la vie n'avait été pour moi qu'un tâtonnement, qu'un aveugle désordre, et que, si je pouvais trouver le secret de cette œuvre, je pourrais montrer au monde la route qui conduit aux splendeurs de la vie, aux trésors de joie. Je méditais déjà sur la vie comme un homme parti joyeusement pour la guerre, et qui se dit après avoir été terriblement blessé : « Pourquoi n'enseignerais-je pas un évangile qui épargnerait aux autres tant de douleurs ? » Tel était le cours de mes méditations devant le Printemps de Botticelli, que j'essayai plus tard de transformer en rythmes de danse. 0 douce vie païenne, à peine entrevue, où Aphrodite transparaissait derrière la Mère du Christ à la fois plus gracieuse et plus tendre, où Apollon se cachait derrière Saint Sébastien ; je te sentais entrer en moi dans un flot de paix joyeuse et je souhaitais intensément te traduire en une danse que j'appelais la Danse de l'Avenir.
Inspirée par le tableau de Botticelli, je créai une danse qui cherchait à rendre son doux, son merveilleux mouvement, la tendre ondulation de la terre couverte de Heurs, la ronde des nymphes et le vol des zéphyrs, qui se déroule autour de la figure centrale, moitié Aphrodite, moitié Madone, dont un seul geste significatif indique la naissance du printemps.
Dans les salles d'un vieux palais je dansai devant la société artistique de Florence sur la musique de Verde,
m MA VIE
et sur des mélodies de maîtres anonymes plus anciens. Sur une exquise mélodie pour viole d'amour je dansai, ange musicien qui joue d'un imaginaire violon.
Avec notre insouciance ordinaire et notre mépris des choses pratiques, il arriva que nos économies furent une fois de plus épuisées et que nous dûmes télégraphier à Alexander Gross de nous envoyer l'argent nécessaire pour retourner & Berlin, où il se préparait alors à organiser mes débuts. En traversant la ville je fus stupéfaite de voir les murs pavoises d'affiches flamboyantes qui annonçaient mes débuts à l'Opéra avec l'Orchestre Philharmonique. Alexander Gross nous mena à l'hôtel Bristol, où il nous avait réservé un appartement splendide et où toute la presse allemande attendait ma première interview. A la suite de mes études à Munich et de mon voyage à Florence, j'étais dans un état d'esprit si grave, si spirituel, que j'étonnai profondément ces messieurs de la presse en leur exposant en mauvais allemand ma conception naïve et grandiose de l'art de la danse comme la « grosste ernste Kunst », qui allait amener la renaissance de tous les autres arts.
Comme ces journalistes allemands me portaient plus d'attention que ceux à qui je devais plus tard en Amérique exposer mes théories 1 Ils m 'écoutèrent, pleins de respect et d'intérêt, et le lendemain de longs articles paraissaient dans les journaux allemands d'une tenue intellectuelle, artistique et philosophique extraordinaire.
Alexander Gross était un pionnier courageux. Il avait risqué tous ses capitaux pour lancer mes représentations de Berlin. Il n'avait reculé devant aucune dépense de publicité, il s'était assuré la première salle d'opéra et le meilleur des chefs d'orchestre. Et si, quand le rideau se leva devant un décor réduit à ma simple toile de fond bleue, et ne montrant qu'une petite danseuse sur une scène immense, je n'avais pas fait naître dès le premier
moment les applaudissements du public étonné, cet échec aurait été pour lui une ruine totale. Mais il avait été bon prophète. Je produisis l'effet qu'il avait prévu. J'emportai Berlin d'assaut. Quand j'eus dansé pendant plus de deux heures le public refusa de quitter la salle, réclamant encore et toujours de nouvelles danses. A la fin les spectateurs enthousiastes se précipitèrent au pied de la rampe. Des centaines de jeunes étudiants montèrent même sur la scène jusqu'à me faire redouter d'être écrasée par tant d'excessives adorations. Chaque soir, pendant longtemps, ils me firent l'hommage charmant, habituel en Allemagne, de dételer les chevaux de ma voiture et de me traîner en triomphe à travers les rues et le long d'Unter den Linden, jusqu'à mon hôtel.
A partir de cette première soirée, le public allemand me connut sous les noms de « die gôttliche, heilige Isadora. »
Un soir Raymond revint soudain d'Amérique. Il avait la nostalgie de la famille et nous dit qu'il ne pouvait plus demeurer séparé de nous. Nous reprîmes alors un projet que nous avions longtemps caressé, celui de faire un pèlerinage à l'autel sacré de l'art par excellence, d'aller voir notre Athènes bien-aimée. Je ne me sentais encore qu'au seuil de mon art, et, après une. courte saison à Berlin, je réussis à vaincre les prières et les lamentations d'Alexander Gross.
Nous reprîmes le train pour l'Italie, les yeux brillants et le cœur battant, pour faire ensemble, en passant par Venise, notre long voyage vers la Grèce.