CHAPITRE XIV
Nous restâmes quelques semaines à Venise, faisant scrupuleusement la tournée des églises et des musées, mais alors Venise ne pouvait avoir grand sens à nos yeux. La beauté intellectuelle et spirituelle de Florence nous frappait cent fois plus. Venise ne me livra le secret de son charme que plusieurs années après, quand j'y retournai en compagnie d'un amant au corps souple, aux yeux noirs, au teint d'olive. Alors seulement je compris la féerie de Venise, mais, à ma première visite, je n'étais qu'impatiente de prendre le bateau et de voguer vers des sphères plus hautes.
Raymond décida que notre voyage en Grèce devait être aussi primitif que possible. Délaissant donc les larges et confortables paquebots, nous montâmes à bord d'un petit vapeur marchand, qui faisait le service entre Brindisi et Santa Maura. Là nous descendîmes pour voir l'emplacement de l'ancienne Ithaque et le rocher d'où Sapho se jeta de désespoir dans la mer. Même aujourd'hui, quand je refais en pensée ce voyage, je me rappelle les vers de Byron qui chantèrent alors à mon oreille :
Iles de Grèce, Iles de Grèce,
Où l'ardente Sapho aima et chanta,
Où grandirent les arts de la guerre et de la paix,
Où Delos s'éleva, et d'où jaillit Phébus,
Un éternel été vous dore encore,
Mais, à part votre soleil, tout est maintenant mort.
De Santa Maura nous prîmes à l'aurore un petit bateau à voiles avec deux hommes pour tout équipage, et, par un jour brillant de juillet, nous partîmes sur les eaux bleues de la mer Ionienne. Nous allions du fond du golfe d'Ambracie aborder à la petite ville de Karavassara. En louant notre barque Raymond avait expliqué avec force gestes et quelques mots de grec ancien que nous voulions que notre traversée ressemblât autant que possible à celle d'Ulysse.
Le pêcheur n'avait pas paru bien comprendre ce qu'était Ulysse, mais la vue de nos drachmes abondants l'avait encouragé à mettre à la voile, bien qu'il hésitât à aller si loin et qu'à maintes reprises il nous montrât le ciel en disant : « Boum I boum I » pour nous faire comprendre que la mer était périlleuse. Nous pensions aux vers de l'Odyssée :
« Il dit ; et aussitôt, assemblant les nuages, et prenant en main son trident, il bouleverse l'empire de la mer, déchaîne à la lois les tempêtes de tous les vents opposés, et couvre d'épaisses nuées et la terre et les eaux ; des cieux tombe soudain une nuit profonde. En même temps se précipitent et combattent avec furie l'Autan, l'Eurus et le vent impétueux d'Occident, et le glaçant Borée qui chasse les nuages et roule des vagues énormes. Alors le magnanime Ulysse est frappé de consternation ; il pousse de profonds soupirs. » (Odyssée V).
Car il n'y a pas de mer plus changeante que la mer Ionienne. Nous risquâmes nos précieuses existences au cours de cette traversée qui aurait pu être trop semblable à celle d'Ulysse :
/« Il parlait encore, lorsqu'une vague haute, mena-
çante, fond avec furie sur la poupe, fait tournoyer la nacelle avec rapidité, arrache Ulysse au gouvernail, et le précipite à une longue distance dans les flots. Tous les vents confondus accourent soudain, tempête épouvantable. Le mât se rompt : la voile, avec l'antenne, est emportée au loin sur les ondes. Le héros, accablé sous le poids des vagues énormes qui roulent et mugissent au-dessus de sa tête, et entraîné par ses riches vêtements trempés des flots, vêtements dont le décora la main d'une déesse, s'efforce en vain de triompher des eaux, et demeure longtemps enseveli dans la mer : enfin il s'élance hors du gouffre, l'onde amère jaillit de sa bouche et coule de sa tête et de ses cheveux en longs ruisseaux. »
Et plus tard, quand Ulysse naufragé rencontre Nausicaa :
« Hier fut le vingtième jour où j'échappai à la ténébreuse mer, sorti de l'île d'Ogygie, et toujours errant et jouet des tempêtes. Enfin un Dieu m'a jeté sur ces bords, sans doute pour y rencontrer de nouveaux malheurs : car je ne puis me flatter que les immortels s'apaisent envers moi, et que je cesse d'essuyer les terribles effets de leur haine. Cependant, ô reine, compatis à mon sort, toi la première que j'aborde au sortir de si nombreuses disgrâces, étranger, nu, ne connaissant aucun habitant ni de ces murs ni de toute cette contrée. » (Odyssée VI.)
Nous nous arrêtâmes à la petite ville turque de Prévesa sur la côte d'Epire, et achetâmes des provisions, un grand fromage de chèvre, d'importantes réserves d'olives noires et de poissons secs. Comme il n'y avait aucun endroit, sur le bateau, pour mettre nos vivres à l'abri, je n'oublierai jamais, tant que je vivrai, l'odeur de ce fromage et de ce poisson, exposés tout le jour au soleil implacable, et cela d'autant moins que notre petit voilier avait un doux mais puissant roulis qui n'appar-
tenait qu'à lui seul. Souvent la brise cessait et nous étions obligés de prendre les rames. Enfin, à la tombé© du jour, nous abordâmes à Karavassara. Tous les habitants vinrent sur la côte à notre rencontre, et Christophe Colomb, la première fois qu'il toucha l'Amérique, ne causa pas plus 4'étonnement chez les indigènes : la stupéfaction des nôtres fut telle qu'elle leur coupa la parole quand ils nous virent nous agenouiller et embrasser le sol, tandis que Raymond déclamait une invocation à la Grèce.
Nous étions fous de joie. Nous avions envie d'embrasser tous les habitants du village et de crier : « Enfin nous voici arrivés après bien des épreuves sur la terre sacrée de l'Hellade ! Salut ô Zeus Olympien I Et toi Apollon ! Et toi Aphrodite ! Préparez -vous, Muses, à danser de nouveau ! Nos chants vont réveiller Dionysos et ses bacchantes endormies ! »
Debout, bacchantes, femmes et vierges, Venez, bacchantes, venez, Amenez le maître de la joie, Faites descendre des monts arrondis de Pkrygie Bromios dans toute sa puissance.
Revêtez vos peaux tachetées aux bords candides comme les
[nôtres, Avec leur toison blanche.
Il n'y avait ni hôtel ni chemin de fer à Karavassara. Nous passâmes la nuit tous dans la même chambre, la seule que l'auberge pût nous offrir. Mais nous ne dormîmes pas beaucoup. D'abord parce que Raymond discourut toute la nuit sur la sagesse de Socrate et sur la compensation céleste de l'amour platonique ; et aussi parce que les lits avaient pour sommier des planches fort dures et que l'Hellade possédait des milliers de petits habitants qui voulaient se repaître de nous.
A l'aurore nous quittâmes le village : ma mère était assise dans une voiture à deux chevaux, qui contenait nos quatre valises, et nous l'escortions en tenant à la main des branches de laurier. Tout le village nous accompagna une bonne partie du chemin. Nous prîmes la route que Philippe de Macédoine avait foulée avec aon armée en 2U8 avant J.-C.
La route de Karavassara à Agrinion monte en lacets à travers des montagnes d'une grandeur fruste et sauvage. Le matin était superbe, l'air clair comme du cristal. Nous nous hâtions sur les ailes légères de nos jeunes pieds, sautant et bondissant devant la voiture, accompagnant nos pas de chants et de cris de joie. Quand nous traversâmes l'Aspropotamos (ancien Acheloos), Raymond et moi, malgré les prières d'Elisabeth en larmes, nous voulûmes prendre le bain du baptême dans ses eaux limpides. Nous ne nous rendions pas compte de la force du courant et nous faillîmes être emportés.
A un moment deux sauvages chiens de berger d'une ferme éloignée se précipitèrent vers nous en courant depuis l'autre côté de la vallée. Ils nous auraient attaqués avec une férocité de loups si notre cocher ne les eût courageusement mis en fuite avec son grand fouet. Nous déjeunâmes dans une petite auberge sur le bord de la route, où, pour la première fois nous goûtâmes du vin conservé avec de la résine dans les classiques peaux de porc. Il avait un goût de vernis à meubles, mais, en faisant des grimaces, nous décrétâmes qu'il était (Jélicieux.
Nous arrivâmes enfin à l'antique ville de Stratos qui se dressait autrefois sur trois collines. C'était notre première rencontre avec des ruines grecques. Le spectacle des colonnes doriques nous transporta. Nous suivîmes Raymond qui nous conduisit à l'emplacement du théâtre et du temple de Zeus sur la colline de l'Ouest,.
Dans notre vive imagination un mirage se leva dans le soleil couchant : calme et belle, la ville couvrait à nouveau les trois sommets.
Nous arrivâmes à la nuit à Agrinion, assez fatigués mais ivres d'un bonheur que les mortels connaissent rarement. Le lendemain nous prenions la diligence jusqu'à Missolonghi, où nous rendîmes nos devoirs au cœur brûlant de Byron, auquel servent de sanctuaire les restes de cette ville héroïque dont le sol est imprégné du sang des martyrs. N'est-il pas étrange de penser que ce fut Byron qui retira le cœur de Shelley des cendres rouges de son bûcher funéraire ?
Le cœur de Shelley repose maintenant à Rome, et les cœurs de ces deux poètes sont peut-être encore, d'un rivage à l'autre, en communion mystique, « de cette gloire que fut la Grèce à cette grandeur que fut Rome » !
Tous ces souvenirs diminuaient et assombrissaient l'exubérance de notre joie païenne. La ville garde encore toute l'atmosphère tragique du tableau célèbre de Delacroix, La sortie de Missolonghi, quand presque tous les habitants, hommes, femmes et enfants furent massacrés dans leurs efforts désespérés pour percer les lignes turques. Byron mourut à Missolonghi en avril 1824. Ce fut deux ans plus tard, également en avril, presqu'à l'anniversaire de la mort de Byron, que ces martyrs le rejoignirent au pays des ombres, lui qui avait si volontiers tout donné pour leur libération. Y a-t-il quelque chose de plus émouvant que la mort de Byron dans cette brave ville de Missolonghi, où son cœur repose entre les martyrs qui sont morts pour que le monde puisse connaître encore l'immortelle beauté de l'Hellade ? Tous les martyres portent des fruits. Le cœur gros et les yeux remplis de larmes nous quittâmes Missolonghi dans la lumière du jour finissant, et, du pont du petit vapeur qui faisait route vers Patras, nous contemplions encore la ville.
A Patras un véritable combat se livra en nous pour savoir si nous irions à Olympie ou à Athènes, mais à la fin notre ardente impatience de voir le Parthénon prévalut, et nous prîmes le train pour Athènes. Nous traversâmes une Hellade radieuse. Tantôt nous apercevions le sommet de l'Olympe couvert de neige, tantôt nous étions entourés des Nymphes et des Hamadryades dansantes venues des bosquets d'oliviers. Notre joie ne connaissait pas de bornes. Souvent nos émotions étaient si violentes que, pour les exprimer, nous ne savions que nous embrasser en pleurant. Les lourds paysans nous observaient dans les petites gares avec étonnement. Ils pensaient sans doute que nous étions ivres ou fous, alors que nous étions seulement exaltés par l'attente de la plus haute et de la plus brillante des sagesses, par l'attente des yeux bleus d'Athéna.
Nous arrivâmes le soir même dans Athènes couronnée de violet, et l'aube nous trouva en train de gravir les marches de son temple, le pas tremblant, le cœur défaillant d'adoration. A mesure que nous montions il me semblait que toute la vie que j'avais connue jusque là se détachait de moi comme un vêtement bigarré, que je n'avais jamais vécu auparavant, que j'étais née pour la première fois dans ce long souffle de beauté, dans cette première contemplation. Le soleil se levait derrière le Pentélique, révélant sa clarté merveilleuse, la splendeur de ses flancs de marbre qui étincelaient sous les premiers rayons du jour. Nous gravîmes la dernière marche des Propylées et nous admirâmes le temple qui brillait dans la lumière du matin. D'un accord tacite, nous demeurions sans rien dire, chacun de nous était seul devant la Beauté ! L'heure était trop sacrée pour s'exprimer en paroles. Elle frappait nos cœurs d'une étrange terreur. Plus de cris de joie, plus d'embrassements. Chacun de nous avait découvert son adoration, et nous demeurâmes pendant longtemps plongés dans
une méditation d'où nous ne sortîmes qu'affaiblis et comme ébranlés. Je me demande souvent pourquoi les mortels qui ont atteint de telles altitudes doivent redescendre. Pourquoi ne pouvons-nous pas par quelque magie être transformés en prêtres du Temple et demeurer pour toujours au divin service d'Athéna aux yeux clairs, à gagner la sagesse par l'extase ?
Nous étions maintenant tous réunis, ma mère et ses quatre enfants ; nous décidâmes que le clan Duncan se suffisait à lui-même, que les autres gens n'avaient fait que nous écarter de notre idéal. Il nous semblait aussi, en contemplant le Parthénon, que nous avions atteint le pinacle de la perfection. Nous nous demandions pourquoi nous quitterions désormais la Grèce, puisque nous trouvions à Athènes tout ce qu'il fallait pour satisfaire notre sens esthétique. On peut s'étonner qu'après mes succès, après mon intermède passionné de Budapest, je n'eus pas le désir de revenir sur mes pas. Quand j'étais partie pour ce pèlerinage, je ne recherchais ni la gloire ni la fortune. C'était un pèlerinage tout spirituel, et il me semblait que l'esprit que je cherchais était l'invisible déesse Athéna qui habitait encore les ruines du Parthénon. Nous décidâmes donc que le clan Duncan resterait éternellement à Athènes, et y construirait un temple qui porterait la marque de notre génie.
Depuis mes représentations de Berlin nous avions en banque une somme qui me paraissait inépuisable. Nous partîmes donc à la recherche d'un emplacement qui convînt à notre temple. Le seul de nous qui ne fût pas parfaitement heureux était Augustin. Il rumina sa tristesse pendant longtemps et nous avoua enfin qu'il souffrait de se sentir loin de sa femme et de son enfant. C'était à nos yeux une grande faiblesse de sa part, mais nous consentîmes, car il était déjà marié et avait un enfant. Nous n'avions rien d'autre à faire qu'à les
envoyer chercher. Sa femme arriva avec sa petite fille. Elle était habillée avec élégance et portait des talons Louis XV. Nous lorgnions ses talons, car nous nous étions déjà convertis aux sandales pour ne pas souiller le sdl de marbre blanc du Parthénon. Mais elle refusa énergiquement de nous imiter. Pour nous, nous avions décidé que même mes robes directoire, même les larges culottes de Raymond, ses cols ouverts et ses cravates molles étaient des vêtements dégénérés et qu'il nous fallait revenir à la tunique des anciens Grecs, ce que nous fîmes au grand étoniiement des Grecs modernes eux-mêmes. Après nous être revêtus de tuniques, de chlamydes et de peplos, et après avoir mis des filets sur nos cheveux, nous partîmes donc à la recherche d'un emplacement pour notre temple. Nous explorâmes Colone, Phalère et toutes les vallées de l'Attique, mais nous ne pûmes trouver aucun lieu qui fût digne de notre temple. Finalement, un jour, dans une promenade vers le mont Hymette, où sont les ruches d'où vient le célèbre miel, nous franchîmes une élévation de terrain et soudain Raymond, posant à terre son bâton, s'écria : « Regardez i nous sommes au niveau de l'Acropole. » Et, effectivement, en regardant vers l'Ouest, nous vîmes le teînple de Zeus, étrangement proche, bien qu'en réalité distant de .quatre kilomètres.
Mais il y avait des difficultés. En premier lieu, personne ne savait à qui le terrain appartenait. Le lieu était loin d'Athènes et fréquenté seulement par les bergers qui menaient paître leurs chèvres et leurs moutons. Il nous fallut longtemps avant de découvrir que le terrain appartenait à cinq familles de paysans qui le détenaient depuis plus d'un siècle. Il était divisé comme une tarte, à partir du centre, en cinq parts. Après une longue enquête nous découvrîmes les chefs de ces cinq familles et nous leur demandâmes s'il voulaient vendre. Les paysans furent profondément étonnés, car personne
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auparavant n'avait manifesté le moindre intérêt pour ce terrain. Il était loin d'Athènes et le sol, rocheux, ne produisait que des chardons. De plus, il n'y avait pas d'eau dans le voisinage. Personne ne supposait à ce terrain la moindre valeur. Mais, à partir du moment où nous montrâmes notre désir de Tacheter, les paysans qui le possédaient tinrent conseil et décidèrent qu'il était inestimable. Ils en demandèrent un prix nettement disproportionné. Cependant le clan Duncan était déterminé à acheter et nous procédâmes de là façon suivante. Nous invitâmes les cinq familles à un banquet où il y avait des agneaux à la broche et toutes sortes d'autres mets alléchants. Nous leur servîmes aussi force rasades de raki, le cognac du pays. Au cours du festin, avec l'aide d'un petit avoué d'Athènes, nous rédigeâmes un acte de vente auquel les paysans, qui ne savaient pas écrire, apposèrent leur signe. Bien que le prix fut encore élevé, nous pouvions considérer que ce banquet avait été un succès. La colline dénudée au même niveau que l'Acropole, et connue depuis l'antiquité sous le nom de Kopamos, appartenait désormais au clan Duncan. 11 nous restait à trouver du papier et des instruments d'architecte, puis à faire un plan de maison. Raymond trouva le modèle exact que nous désirions dans le plan du palais d'Agamemnon. Dédaignant l'aide des techniciens il embaucha lui-même ouvriers et charretiers. La seule pierre qui nous parut digne de notre temple était celle du Pentélique dont les flancs étincelants avaient fourni les nobles colonnes du Parthénon. Pourtant notre modestie se contenta de la pierre rouge qu'on trouve au pied de la montagne. Dès lors chaque jour oti put voir une longue file de chariots nous amener de ces pierres rouges ; ils montaient en lacets du Pentélique à Kopamos, et, à chaque voiturée déchargée sur notre terrain, nous sentions croître notre joie.
Enfin arriva le jour solennel où la pierre angulaire de
notre temple allait être posée. Ce grand événement devait être dûment célébré dans une cérémonie digne de lui. Dieu sait qu'aucun de nous n'avait l'esprit porté à la dévotion, émancipés que nous étions par notre respect de la science et de la libre pensée. Pourtant il nous semblait qu'il serait plus beau, plus convenable, que cette pierre angulaire fût posée à la mode grecque, au cours d'une cérémonie présidée par un prêtre grec, et nous invitâmes tous les paysans du voisinage, à des kilomètres à la ronde.
Le vieux prêtre arriva, vêtu d'une robe noire et coiffé d'un chapeau noir avec un voile de même couleur qui tombait en flottant de ses larges bords. Il nous demanda un coq noir pour l'offrir en sacrifice, suivant un rite perpétué par les prêtres byzantins depuis l'époque du Temple d'Apollon. On trouva un coq — non sans peine d'ailleurs — et on le présenta au prêtrp avec le couteau des sacrifices. Pendant ce temps des bandes de paysans étaient accourues de tous les coins du pays. Quelques personnes de la société élégante d'Athènes s'étaient aussi déplacées. Au coucher du soleil une grande foule était assemblée sur le Kopamos.
Avec une solennité impressionnante, le vieux prêtre commença. Il nous demanda de désigner exactement la ligne des fondations; nous le fîmes en dansant dans les limites d'un carré que Raymond avait auparavant tracé sur le sol. Puis, comme le grand soleil rouge se couchait, le prêtre coupa le cou du coq noir et son sang écarlate jaillit sur la première pierre de notre maison. Tenant son couteau d'une main et l'oiseau égorgé de l'autre, il fit trois fois le tour des lignes de fondations. Alors vinrent les prières et les incantations. Il bénit toutes les pierres de la maison, et, nous ayant demandé nos noms, il prononça une prière dans laquelle nous entendîmes revenir souvent les noms d'Isadora Duncan (ma mère), d'A ugustin, de Raymond, d'Elisabeth et de l&
jeune Isadora. Il prononçait le nom de Duncan comme s'il s'était épelé Thuncan avec th au lieu de d. Il nous exhorta à maintes reprises à vivre saintement et en paix dans cette demeure. Il pria encore pour que nos descendants vécussent eux aussi saintement et en paix dans cette demeure. Puis, quand il eut terminé, les musiciens arrivèrent avec les instruments primitifs de leur pays. De grands tonneaux de vin et de raki furent défoncés. Un feu ronflant fut allumé sur la colline et toute la nuit, avec nos voisins les paysans, nous dansâmes, et nous bûmes, et nous nous réjouîmes.
Nous prîmes la résolution de rester toujours en Grèce. Bien mieux, nous décidâmes, comme dit Hamlet, qu'il n'y aurait plus de mariages dans la famille.
>« Que ceux qui sont mariés restent mariés », etc.. Nous acceptions la femme d'Augustin avec un manque d'enthousiasme à peine dissimulé. Mais, en ce qui nous concernait, nous arrêtâmes une règle de vie dont les commandements furent couchés par écrit dans un cahier. Le plan était à peu près celui de la République de Platon. Nous devions nous lever avec le soleil, nous devions le saluer par des danses et des chants de joie. Puis nous nous rafraîchissions d'un modeste bol de lait de chèvre. Les matinées étaient consacrées à enseigner aux habitants d'Athènes la danse et le chant. Nous devions les amener à vénérer les anciens dieux et à abandonner leurs épouvantables costumes modernes. Ensuite, après un frugal déjeuner de légumes, car nous avions décidé de renoncer à la viande, les après-midi étaient consacrés aux méditations et les soirées aux cérémonies païennes et à la musique appropriée.
Alors commença la construction de Kopamos. Comme les murs du palais d'Agamêmnon avaient environ deux pieds d'épaisseur, les murs de Kopamos devaient être également épais de deux pieds. Ce ne fut que quand les murs étaient déjà assez hauts que je me rendis
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compte de la quantité de marbre du Pentélique qu'il faudrait et du prix de chaque voiturée. Quelques jours plus tard, nous décidâmes de camper dehors, sur notre chantier. Et tout à coup nous constatâmes qu'il n'y avait pas une goutte d'eau dans la région. Nous levions les yeux vers les hauteurs de l'Hymette où se fait le miel, et nous apercevions des sources et des torrents. Nous regardions le Pentélique, jet nous voyions des cascades sortir de ses neiges et descendre sur ses flancs. Mais, hélas, le Kopamos était d'une sécheresse et d'une aridité absolues. La source la plus proche était à une lieue et demie de distance. Mais Raymond, nullement abattu, engagea quelques ouvriers de plus et les mit à creuser un puits artésien. En fouillant, il découvrit quelques reliques et en conclut qu'il y avait eu autrefois un village sur ces hauteurs. Mais j'ai mes raisons de croire que ce n'était qu'un cimetière, car plus on creusait, et plus le sol. devenait sec; A la fin, après plusieurs semaines de travail infructueux, nous retournâmes à Athènes pour demander conseil aux esprits prophétiques qui habitaient encore certainement l'Acropole. Grâce à une autorisation spéciale, nous y allions les soirs de lune, et nous nous asseyions dans t Amphithéâtre de Dionysos où Augustin nous déclamait des passages de tragédies grecques et où nous dansions.
Notre clan se suffisait complètement à lui-même. Nous ne nous mêlions pas aux habitants d'Athènes. Et même le jour où les paysans nous dirent que le roi de Grèce avait été à cheval voir notre temple, nous restâmes impassibles. Car nous vivions sous le règne d'autres rois, d'Agamemnon, de Ménélas et de Priam.