CHAPITRE XV
Un soit* que nous étions assis au clair de lune sur les gradins du théâtre de Dionysos, nous entendîmes une voix aiguë de jeune garçon qui s'élevait dans la nuit, avec cette sonorité pathétique et surnaturelle que possèdent seuls les enfants. Soudain, une autre voix se joignit à la première, puis une autre. Elles chantaient quelques vieux refrains du pays. Nous étions transportés, et Raymond dit : « Les voix des jeunes garçons de l'ancien chœur grec devaient avoir cette sonorité-là. » Le soir suivant le concert recommença. Comme nous avions distribué des drachmes à poignées, le troisième soir le chœur fut plus fourni, et bientôt tous les gamins d'Athènes se donnèrent rendez-vous pour chanter en notre honneur à la clarté de la lune, dans le théâtre de Dionysos.
Nous nous intéressions alors à la musique byzantine de l'église grecque. Nous allions entendre l'extraordinaire chant plaintif de la maîtrise. Au Collège des jeunes prêtres byzantins qui est aux portes d'Athènes, on nous avait montré une bibliothèque de manuscrits qui remontaient au début du moyen âge. A la suite de nombreux hellénistes distingués, nous pensions que les hymnes d'Apollon, d'Aphrodite et de tous les dieux
du paganisme étaient passés, à travers des transformations successives, jusque dans l'église grecque.
Les chants des jeunes garçons dans la nuit firent naître en nous l'idée de ressusciter le chœur grec primitif. Nous organisâmes des concours dans le théâtre de Dionysos, distribuant des prix à ceux qui nous faisaient entendre les airs les plus anciens. Nous eûmes aussi recours aux services d'un professeur de musique byzantine. Un chœur des dix chanteurs qui avaient les plus belles voix d'Athènes fut ainsi formé. Un jeune séminariste, fort instruit dans l'étude du grec ancien, nous aida à adapter ce chœur aux Suppliantes d'Eschyle. Les chœurs des Suppliantes sont sans doute les plus beaux qui aient jamais été écrits. Je me souviens d'un surtout, qui peint la frayeur des vierges réunies autour de l'autel de Zeus et implorant sa protection contre la venue de leurs cousins incestueux.
Ainsi, avec nos études sur l'Acropole, la construction de Kopamos et la danse des chœurs d'Eschyle, nous étions complètement absorbés par le travail. A part quelques excursions aux villages d'alentour, notre vie quotidienne nous suffisait.
La lecture des mystères d'Eleusis, « ces mystères dont aucune langue ne peut parler », nous fit une impression profonde.
« Heureux celui qui les a vus de ses yeux ; son sort après la mort n'est pas le sort des autres hommes ! »
Et nous partîmes un jour pour Eleusis, qui est à treize milles et demi d'Athènes. Les jambes nues, les pieds nus dans des sandales, nous commençâmes à suivre en dansant la route blanche et poudreuse qui borde les antiques bosquets de Platon le long de la mer. Nous voulions nous rendre les dieux propices et nous dansions au lieu de marcher. .
Nous traversâmes le petit village de Daphnis et la chapelle d'Hagia Trias. Par les échappées, entre les
collines, nous apercevions la mer et l'île de Salamine ; nous nous arrêtâmes un moment pour reconstituer la fameuse bataille de Salamine, où les Grecs rencontrèrent et détruisirent l'armée perse commandée par Xerxès. On dit que Xerxès suivit la bataille des yeux, assis sur son trône aux pieds d'argent du haut d'une colline faisant face au mont Aegaleos. C'est en l'an 480 avant J.-C. que les Grecs, avec une flotte de trois cents vaisseaux, détruisirent les Perses et conquirent leur indépendance. Six cents guerriers perses armés de lances étaient postés sur un îlot pour égorger les Grecs qui auraient été jetés à la côte. Mais Aristide, qui avait eu connaissance des mouvements de Xerxès pour détruire la flotte grecque, déjoua le plan des Perses.
Un vaisseau grec mena l'attaque
Et de la proue d'un navire phénicien
Arracha la figure sculptée ; on se battit alors
Bord à bord avec acharnament.
Au début les navires de la flotte perse
Supportèrent bravement le choc ; mais bientôt leur
[multitude même Fut cause de leur perte ; dans ce bras de mer trop étroit Ils ne pouvaient déployer leur force. Serrés les uns contre
[les autres Les vaisseaux aux éperons de bronze s'éventraient entre eux, Et brisaient leurs rames. Cependant les Grecs Portaient contre eux des coups répétés, Et les navires perses montrèrent leur quille, Tandis que la Mer Bleue disparaissait Sous la foule innombrable des épaves et des cadavres.
C'est donc en dansant que nous fîmes chaque pas de la route. Nous ne nous arrêtâmes qu'une fois à une petite chapelle : le prêtre grec qui nous avait vus venir avec un étonnement croissant, voulut à toute force nous faire visiter la chapelle et boire du vin du crû. Nous passâmes deux jours à Eleusis, à visiter ses mystères,
le troisième jour nous revînmes à Athènes, mais nous ne revenions pas seuls. Un groupe d'ombres initiées nous accompagnaient, celles d'Eschyle, d'Euripide, de Sophocle et d'Aristophane.
Nous n'avions nul désir d'aller plus loin. Pour nous, La Mecque était atteinte, puisque nous étions dans cette Hellade, que nous regardions comme la splendeur de la perfection. Depuis, j'ai quelque peu délaissé cette pure adoration de la sage Athéna, et la dernière fois que je visitai Athènes, j'avoue humblement que ce n'était plus son culte qui m'attirait, mais plutôt un visage vivant qui ressemblait au Christ de la petite chapelle de Daphnis. Mais alors, au matin de la vie, l'Acropole était l'unique source de joie et d'inspiration. Nous avions en nous trop de force, nous regardions le monde d'un œil trop fier, pour comprendre la pitié.
fchaque aurore nous trouvait en train de gravir les Propylées. Nous finissions par savoir l'histoire de la colline sacrée au cours des siècles successifs. Nous apportions nos livres et nous suivions l'histoire de chaque pierre. Nous étudiions toutes les théories des archéologues les plus distingués sur l'origine et la signification de certains signes, de certains présages.
Raymond fit même quelques découvertes originales. Il passa un certain temps sur l'Acropole avec Elisabeth pour essayer de découvrir les traces des chèvres qui grimpaient sur les pierres en allant paître sur la colline avant la construction du temple. Ils réussirent à en découvrir quelques-unes, car l'Acropole fut d'abord commencée par un simple groupe de bergers qui cherchaient abri et protection pour leurs troupeaux pendant la nuit. Ils réussirent à découvrir les chemins suivis par les chèvres, chemins qui datent d'au moins mille ans avant la construction de l'Acropole.
Parmi deux cents gamins en loques d'Athènes, nous choisîmes, avefc l'aide du jeune séminariste du collège
byzantin, une dizaine de jeunes garçons aux voix vraiment divines, et, toujours avec l'aide de notre séminariste, nous commençâmes à leur faire chanter les Chœurs des Suppliantes d'Eschyle, sur une musique byzantine. Le chœur des Suppliantes commence par un hymne à Zeus, protecteur des étrangers.
Nous trouvâmes, cachées dans le rituel de l'Église grecque, des strophes et des antistrophes d'une harmonie si appropriée qu'elles justifiaient notre thèse suivant lar quelle elles n'étaient autre chose que des hymnes à Zeus le Père, Protecteur du Monde et Maître du Tonnerre, repris par les premiers chrétiens et transformés en hymnes à Jéhovah. Dans la bibliothèque d'Athènes nous trouvâmes, dans différents ouvrages sur la musique de la Grèce antique, des gammes et des motifs exactement comparables. Ces découvertes nous jetaient dans un état d'exaltation fiévreuse. Enfin après deux mille ans nous apportions au monde ces trésors perdus.
L'hôtel d'Angleterre où nous habitions mit généreusement à ma disposition un grand salon où je travaillai tous les jours. Je passais des heures à adapter au chœur des Suppliantes les mouvements et les gestes inspirés par le rythme de l'Église grecque. Nous apportions tant de chaleur à nos efforts, nous étions si convaincus de nos théories que le mélange comique des expressions religieuses ne nous arrêtait pas.
Athènes était alors, comme à l'ordinaire, en révolution. Cette fois la réyohjtion avait pour base une différence d'opinion entre la Maison Royale et les étudiants, sur la question de savoir si l'on devait donner des tragédies une version en grec moderne ou une version en grec ancien. Des foules d'étudiants défilaient à travers les rues avec des bannières en faveur du grec ancien. ]Le jour où nous revînmes de Kopamos, il$ entourèrent notre voiture, acclamèrent nos tuniques et nous demandèrent de nous mêler à leur cortège, ce que
ÎU MA VIE
nous fîmes bien volontiers par amour de l'antique Hellade. Ce jour-là une représentation fut organisée au théâtre municipal par les étudiants. Les dix jeunes garçons grecs et le séminariste byzantin, tous vêtus de tuniques flottantes et multicolores, chantèrent les chœurs d'Eschyle en grec ancien, et je dansai. Une joie délirante éclata chez les étudiants.
Le roi George, ayant entendu parler de cette manifestation, exprima le désir de voir le spectacle redonné au Théâtre Royal. Mais la représentation devant la famille royale et tout le personnel des ambassades d'Athènes n'eut pas la flamme et l'enthousiasme de celle du théâtre populaire. Les applaudissements en gants de chevreau blanc manquaient de conviction. Le roi George vint dans ma loge et me demanda d'aller saluer la reine dans la loge royale. Ils paraissaient l'un et l'autre satisfaits, mais j'eus l'impression qu'ils n'éprouvaient pour mon art aucun amour réel, qu'ils ne le comprenaient pas. Le ballet sera toujours la danse par excellence des personnes royales.
Au moment où ces divers événements avaient lieu, je découvrais que notre compte en banque était à peu près épuisé. Je me souviens que, pendant la nuit qui suivit la représentation royale, je ne pus dormir, et qu'à l'aube je m'en allai seule sur l'Acropole. J'entrai dans le Théâtre de Dionysos et je dansai. Je sentais que c'était pour la dernière fois. Alors je gravis les Propylées et, debout, je contemplai le Parthénon. Soudain il me sembla que tous nos rêves éclataient comme de brillantes bulles de savon et que nous n'étions pas, que nous ne pouvions pas être autre chose que des modernes. Nous ne pouvions pas sentir comme les anciens Grecs. Ce temple de Zeus, devant lequel je me tenais avait en d'autres temps revêtu d'autres couleurs. Je n'étais, après tout, qu'une Américaine, moitié Irlandaise, moitié Écossaise, plus proche peut-être, par
quelque obscure affinité, des Peaux-Rouges que des Grecs. La splendide illusion de cette année, passée sur le sol de l'Hellade, s'écroulait soudain. Les accents de la musique byzantine s'évanouissaient, disparaissaient -et j'entendais flotter dans l'air le chant de mort d'Yseult. Trois jours après, au milieu d'une foule d'enthousiastes et des parents en larmes de nos petits chanteurs, nous prenions le train de Vienne. A la gare je m'enveloppai du drapeau grec blanc et bleu et les dix jeunes garçons et toute la foule entonnèrent le bel Hymne grec :
Op ta kokalâ vgalméni Ton Elinon to yera Ghéré o chéré Elefteria Ké san prota andiomeni Ghéré o chéré Elefteria.
Nous quittâmes donc l'Hellade et nous arrivâmes un beau matin à Vienne avec notre chœur d'enfants et le prêtre byzantin qui leur servait de professeur. Quand je repense à cette année passée en Grèce j'ai l'impression qu'elle fut véritablement très belle. Il fut aussi très beau notre effort pour rejoindre au delà de deux milliers d'années une beauté que nous ne comprenions peut-être pas, que personne peut-être ne peut comprendre, une beauté dont Renan a écrit : '
« O noblesse I O beauté simple et vraie ! Déesse dont le culte signifie raison et sagesse, toi dont le temple est une leçon éternelle de conscience et de sincérité, j'arrive tard au seuil de tes mystères : j'apporte à ton autel beaucoup de remords. Pour te trouver, il m'a fallu des recherches infinies. L'initiation que tu conférais à l'Athénien naissant par un sourire, je l'ai conquise à force de réflexions, au prix de longs efforts. »
Notre désir de faire revivre les chœurs grecs et la danse tragique d'autrefois fut un effort vraiment noble et d'une vanité absolue. Il était noble aussi le sen-
timent qui me poussait, après la réussite financière de Berlin et de Budapest, à ne pas désirer exploiter ce succès par une tournée mondiale, et à consacrer mon argent à l'édification d'un temple et à la renaissance du chœur antique. Je regarde aujourd'hui comme un étrange phénomène les aspirations juvéniles que nous avions alors. Nous arrivâmes donc un matin à Vienne et nous présentâmes à l'étonnement du public autrichien les chœurs d'Eschyle chantés sur la scène par nos jeunes Grecs pendant que je dansais. Comme il devait y avoir cinquante filles de Danaùs, la difficulté était grande d'exprimer seule, au moyen de mon corps gracile, les émotions de toutes ces vierges, mais j'avais le sentiment de me multiplier et je fis de mon mieux.
Vienne n'est qu'à quatre heures de Budapest mais l'année passée devant le Parthénon avait creusé un tel fossé que je trouvais tout naturel que Roméo ne fît pas ces quatre heures de voyage pour venir me voir. J'étais si prise par ce chœur grec que le soin que j'y apportais absorbait toute mon énergie et toutes mes émotions. A dire vrai je ne pensais même pas à mon ancien amour. Je vivais d'une vie toute intellectuelle et celle-ci trouvait sa personnification dans l'amitié d'un homme qui était avant tout une intelligence : Hermann Bahr.
Hermann Bahr m'avait vue danser deux ans auparavant au Kunstler Haus devant les artistes. Quand je revins à Vienne avec le chœur d'enfants grecs, il fut vivement intéressé. Il écrivit de merveilleuses critiques dans la Neuer Presse.
Hermann Bahr avait, à cette époque, une trentaine d'années : il avait une tête magnifique, d'abondants cheveux, et une barbe d'un brun roux. Bien qu'il vînt souvent au Bristol après la représentation et qu'il restât à bavarder avec moi jusqu'à l'aube, bien que souvent il m 'arrivât de me lever et de lui danser plusieurs strophes du chœur grec pour illustrer ce que je disais,
il n'y avait entre nous rien qui fût d'ordre sentimental. Les sceptiques auront peut-être de la peine à me croire, mais la vérité est que, depuis mon expérience de Budapest et pendant les années qui suivirent, toutes mes réactions émotives étaient si nettement dirigées dans un autre sens que je croyais en avoir fini avec cette période trouble et pouvoir ne me consacrer désormais qu'à mon art. Étant donné que j'étais à peu près bâtie sur le modèle de la Vénus de Milo, cette espérance était assez extraordinaire : c'est du moins ce que je pense aujourd'hui. Si étrange que cela paraisse, mes sens, après leur éveil brutal, demeuraient endormis. Non que je n'eusse aucune sorte de désirs, mais toute ma vie était concentrée sur mon art.
Je retrouvai mon succès d'autrefois à Vienne, au Karlstheater. Le public qui avait commencé par accueillir le chœur des Suppliantes avec les dix jeunes Grecs de façon assez froide, fut pris d'un véritable enthousiasme à la fin de la représentation, quand je dansai le Danube bleu. Après le spectacle, je fis un petit discours pour expliquer que je voulais faire revivre l'esprit de la Tragédie Grecque. « Il faut ressusciter la beauté du chœur », disais- je. Mais le public continuait à crier : « Nein. Noch nicht. Tanze. Tanze die schône Blaue Danube. Tanze noch einmal ! » Et il recommençait à applaudir.
Ainsi, les poches garnies une fois de plus, nous quittâmes Vienne et arrivâmes à Munich. Mon chœur grec fit une grande sensation dans ce monde de professeurs et d'intellectuels. Le grand professeur Fûrtwangler fit une conférence et discourut sur les hymnes grecs mis en musique par le prêtre byzantin de l'Église grecque.
Les étudiants de l'Université étaient très « auf gerecht ». Il faut dire que nos beaux petits Grecs faisaient sensation. Pour moi, qui devais danser seule comme les cinquante filles de Danaûs, je ne me sentais pas à la
hauteur de ma tâche, et souvent, à la fin du spectacle, je prenais la parole pour expliquer que je n'étais pas moi-même, mais cinquante vierges, que j'étais « furchtbar traurig », que j'étais seule encore, mais que — patience, « gedult » — je formerais bientôt une école et que je me transformerais en cinquante « Kleine mâdchen. »
Berlin montra moins d'enthousiasme pour notre chœur grec, et, bien qu'un distingué professeur de Munich, le professeur Cornélius, vînt en personne le présenter, Berlin comme Vienne cria : « Ah 1 dansez-nous le Beau Danube Bleu », et ne se soucia pas de la reconstitution des chœurs grecs.
Cependant, les petits Grecs eux-mêmes se ressentaient de leur changement de vie. J'avais reçu plusieurs plaintes de notre digne propriétaire d'hôtel à propos de leurs mauvaises manières et de la violence de leur caractère. Ils réclamaient continuellement du pain noir, des olives noires et des oignons crus, et quand ces condiments ne figuraient pas sur leur menu, ils entraient en rage contre les garçons, allant jusqu'à leur jeter leur beefsteak à la Qgure et à les menacer de leur couteau. On les renvoya de plusieurs hôtels de premier ordre et je fus forcée d'installer pour eux dix petits lits dans les salons de notre appartement.
Nous les considérions comme des enfants, et nous les conduisions solennellement en promenade chaque matin dans le Thiergarten, chaussés de sandales, et vêtus en Grecs de l'antiquité. Un matin qu'Elisabeth et moi nous marchions en tête de cette étrange procession, nous rencontrâmes l'impératrice à cheval. Elle fut si étonnée qu'au premier tournant elle fit une chute, car le bon cheval prussien n'ayant, lui non plus, jamais rien vu de semblable, fit un écart.
Nos charmants choristes ne restèrent avec nous que six mois. Nous dûmes bien reconnaître que leurs voix
divines commençaient à détonner et que les respectueux spectateurs berlinois eux-mêmes commençaient à se regarder d'un air consterné. Je continuais bravement à essayer de personnifier les cinquante filles de Danaûs en supplication devant l'autel de Zeus, mais c'était une lourde tâche, surtout depuis que les petits Grecs chantaient d'une voix plus fausse et que leur professeur byzantin se montrait de plus en plus distrait.
Le séminariste faisait preuve d'une conviction décroissante dans le culte de la musique byzantine. Tl semblait avoir laissé tout son enthousiasme à Athènes. Et puis ses absences devenaient plus fréquentes et plus prolongées. Le pot aux roses fut découvert un jour où la police nous informa que nos gamins se sauvaient subrepticement la nuit par les fenêtres. Alors que nous les croyions tranquillement endormis, ils fréquentaient de mauvais cafés, et faisaient la connaissance des pires échantillons que la ville renfermât en fait de nationaux helléniques. Depuis qu'ils étaient à Berlin, ils avaient complètement perdu cette expression naïve et divinement puérile qu'ils avaient aux soirs du Théâtre de Dionysos et ils avaient* grandi d'au moins un demi-pied. Chaque soir le chœur des Suppliantes détonnait un peu plus. On ne pouvait plus l'excuser, en disant que c'était de la musique byzantine. C'était simplement une affreuse cacophonie. Si bien qu'un jour, après des hésitations sans fin, nous décidâmes de conduire notre troupe de choristes aux grands magasins Wertheimer, où nous achetâmes de jolies petites culottes de confection pour les petits et des pantalons pour les grands, après quoi nous les conduisîmes en taxis à la gare, les mîmes en seconde classe, avec chacun son billet pour Athènes, et leur dîmes adieu. Après leur départ, la renaissance de la musique grecque fut remise à une date ultérieure et nous retournâmes à l'étude de Christopher Gluck, avec Iphigénie et Orphée.
Dès le début j'avais regardé la danse comme un choeur, comme l'expression de sentiments communs à plusieurs, et de même que j'avais essayé de traduire les tristesses des filles de Danaûs, de même, dans Iphigénie, j'interprétai les vierges de Chalcis jouant avec leurs balles d'or sur les doux rivages d'Eubée, puis les tristes exilées de Tauride dansant avec horreur les sacrifices sanglants de leurs concitoyens. J'espérais si ardemment créer un orchestre de danseuses que, dans mon imagination, elles existaient déjà et que je voyais à la lumière dorée de la rampe les formes souples de mes compagnes, kurs bras onduleux, leurs têtes secouées, leurs corps vibrants, leurs membres agiles qui m'environnaient. A la fin d'Iphigênie, les vierges de Tauride dansent âvéè une joie bachique pour célébrer la délivrance d'Oreste. Je sentais leurs mains brûlantes s'accrocher aux miennes, l'entraînement et l'élan de leurs corps flexibles à mesure que les rondes devenaient plus rapides et plus folles. Quand à la fin je tombais dans un paroxysme d'abandon joyeux, je voyais l'image des Bacchantes :
Elles tombent ivres de vin,
Au son des flûtes qui soupirent,
Poursuivant seules le désir
A travers l'ombre des bois.
Les réceptions que nous donnions chaque semaine dans notre maison de Victoria Strasse étaient devenues le centre de l'enthousiasme artistique et littéraire. On y entendait maintes discussions érudites sur la danse en tant que l'un des beaux-arts, car les Allemands apportent un sérieux infini à toutes les controverses artistiques. Ma danse était le sujet de débats violents, parfois -enflammés. Les journaux publiaient constamment des colonnes entières qui tantôt saluaient en moi le génie d'un art nouvellement découvert, et tantôt m'ac-
cusaient de détruire la véritable danse classique, c'està-dire le ballet. Au retour de représentations où le public avait montré une joie sans limites, je veillais tard dans la nuit, assise en tunique blanche, avec un verre de lait près de moi, plongée dans la Critique de la Raison Pure, d'où je croyais, Dieu sait comment, tirer une inspiration pour ces mouvements de pure beauté que je cherchais.
Parmi les artistes et les écrivains qui fréquentaient notre maison se trouvait un jeune homme avec un grand front et des yeux vifs derrière des lunettes, qui avait décidé qu'il avait pour mission de m'initier au génie de Nietzsche. « Ce n'est que par Nietzsche, disait-il, que vous arriverez à la révélation complète de l'expression par la danse que vous recherchez ». Il venait chaque après-midi et me lisait Zarathustra en allemand, m 'expliquant tous les mots et toutes les expressions que je ne comprenais pas. La séduction de Nietzsche me ravissait et les heures que Karl Federn me consacrait chaque jour avaient pour moi un tel pouvoir de fascination que mon imprésario avait une peine infinie à me faire accepter des tournées même très courtes à Hambourg, à Hanovre, à Leipzig, etc., où pourtant m'attendaient des publics ardents et un nombre respectable de marks. Les tournées triomphales autour du monde, dont il me parlait souvent, ne me tentaient pas. Je désirais étudier, continuer mes recherches, créer une danse et des mouvements qui n'existaient pas alors, et le rêve d'une école de danse qui m'avait hantée pendant toute mon enfance était chaque jour plus impérieux. Ce désir que j'éprouvais de rester dans mon atelier et de travailler, désespérait mon manager. Il me bombardait continuellement de nouvelles propositions, me suppliait de voyager et je le voyais arriver, gémissant de tristesse, pour me montrer des journaux qui disaient comment, à Londres et ailleurs, on copiait mes rideaux, mes cos-
tûmes et mes danses, comment ces copies passaient pour originales et obtenaient un certain succès. Mais cela même ne me faisait aucun effet. Son exaspération fut à son comble quand, à l'approche de l'été, je déclarai mon intention d'aller passer toute la saison à Bayreuth pour m'abreuver enfin à la source même de la musique de Richard Wagner. Cette décision fut inébranlable à partir du jour où je reçus la visite de la veuve de Wagner en personne. Je n'ai jamais rencontré de femme qui m'ait fait autant d'impression, pour qui j'aie ressenti autant de ferveur intellectuelle que Cosima Wagner avec son port majestueux, ses yeux superbes, un nez peut-être trop fort pour une femme, un front lumineux d'intelligence. Elle était versée dans la philosophie la plus profonde et savait par cœur chaque phrase, chaque note de la musique du Maître. Elle me parla de mon art en des termes encourageants et admirables, puis me dit le mépris de Wagner pour l'école de danse du ballet et pour ses costumes, son rêve de la Bacchanale et des femmes fleurs, l'impossibilité d'accorder le rêve de Wagner aux habitudes du ballet de Berlin qui devait donner des représentations à Bayreuth cette saison même. Elle me demanda si je consentirais à danser dans les représentations de Tannhâuser. Mais la difficulté était grande. Avec mon idéal, il m'était impossible d'avoir, en quoi que ce fût, affaire au ballet, dont chacun des mouvements heurtait mon sens de la beauté et dont les moyens d'expression me paraissaient mécaniques et vulgaires.
« Que n'ai-je l'école dont je rêve, m'écriai-je. Je pourrais alors vous apporter à Bayreuth la troupe de nymphes, de faunes, de satyres et de grâces que souhaitait Wagner. Mais seule, que puis-je faire ? Néanmoins, j'irai et j'essaierai au moins d'indiquer les mouvements aimables et voluptueux que j'entrevois pour les Trois Grâces, »