CHAPITRE XVI
J'arrivai à Bayreuth par une belle journée de mai el je descendis à l'hôtel de l'Aigle Noir. L'une des pièces qu'on me donna était assez grande pour y travailler et j'y installai un piano. Chaque jour je recevais un mot de madame Wagner m'invitant soit à déjeuner, soit à dîner, soit à passer la soirée à la villa Wahnfried, où l'hospitalité était royale. Il y avait régulièrement quinze personnes au moins à déjeuner. Madame Wagner, au bout de la table, présidait avec une dignité et un tact parfaits, car il y avait parmi ses invités les plus grands esprits d'Allemagne, des artistes, des musiciens, et souvent des grands-ducs et des grandes-duchesses, des altesses royales de tous les pays.
La tombe de Richard Wagner se trouve dans le jardin de la villa Wahnfried, et on la voit des fenêtres de la bibliothèque. Parfois, après le déjeuner, madame Wagner me donnait le bras et nous nous promenions dans le jardin, autour de la tombe. Madame Wagner parlait d'une voix doucement mélancolique et remplie d'espérance mystique.
Le soir, il y avait souvent des quartettes dans lesquelles chaque instrument était tenu par un virtuose célèbre. On voyait la grande figure de Hans Richter, la
silhouette fine de Cari Muck, le charmant Mottle, et Humperdink, et Beinrich Thode. Tous les artistes de l'époque étaient reçus à la villa Wahnfried avec la même courtoisie.
J'étais très fière d'être admise, avec ma petite tunique blanche, au milieu d'une constellation de personnages si distingués et si brillants. Je commençai à étudier la musique de Tannhàuser, cette musique qui exprime toute la frénésie des attentes voluptueuses d'un cérébral, car c'est dans l'esprit de Tannhàuser que se déroule la bacchanale. La grotte close des satyres, des nymphes et de Vénus est la grotte close de l'esprit de Wagner exaspéré par l'attente continuelle de ce que ses sens espéraient et qu'il ne put trouver que dans son imagination.
Sur cette bacchanale j'écrivis alors :
« Je ne puis que vous donner une vague indication, une esquisse imprécise de ce que la plupart des danseurs seront plus tard, c'est-à-dire des masses se précipitant en ouragans au rythme des vagues folles de cette musique, pleine d'extase et de sensualité fantastiques. Si j'ai le courage d'oser à moi seule cette entreprise, c'est parce que tout cela appartient au domaine de l'imagination pure. Ce ne sont que les visions de Tannhàuser endormi dans les bras de Vénus.
« Pour traduire ces rêves, un seul geste d'appel sera capable d'évoquer mille bras tendus, un seul mouvement de tête brusquement rejetée en arrière représentera le tumulte bachique qui est l'expression de la passion brûlant dans les veines de Tannhàuser.
« Il me semble que cette musique renferme toute l'insatisfaction des sens, l'attente désespérée, la langueur passionnée, tout le cri de désir du monde.
« Tout cela peut-il s'exprimer ? Toutes ces visions n'existent-elles pas que dans l'imagination enflammée du compositeur, peuvent-elles revêtir une forme extérieure ?
« Pourquoi tenter cet impossible effort ? Je le répète, je ne le tente pas, je l'indique seulement.
« Et quand ces désirs terribles arrivent au paroxysme, quand ils atteignent le point où, toute barrière rompue, ils se précipitent comme un irrésistible torrent, je couvre la scène de brouillard pour que chacun, sans rien voir, puisse à sa façon se figurer en imagination un dénouement qui dépasse la vision concrète.
« Après cette explosion et cette destruction, après cet effort à la fois créateur et destructeur, alors vient la paix. |
« Et ce sont les Trois Grâces qui personnifient le calme, la langueur de la sensualité amoureuse satisfaite. Dans le rêve de Tannhâuser, elles sont enlacées et séparées, elles se rejoignent et s'écartent tour à tour. Elles chantent les amours de Zeus.
« Elles disent ses aventures, elles disent Europe emportée sur les vagues. Leurs têtes s'inclinent d'amour. Elles sont inondées du désir de Léda amoureuse du cygne blanc. Elles commandent à Tannhâuser de se reposer dans la blancheur des bras de Vénus.
« Est-il nécessaire de mettre devant les yeux la représentation grossière de ces visions ? Ne préférez-vous pas, à travers la brume, voir Europe, un bras fin autour du cou de l'énorme taureau, pressant le dieu contre son sein et de la main faisant signe, en un geste final d'adieu, à ses compagnes qui l'appellent du rivage ?
« Ne préférez -vous pas voir Léda dans l'ombre, à moitié recouverte par les ailes du cygne et tremblante à l'approche du baiser ?
« Vous me direz peut-être : « Oui, mais pourquoi « êtes-vous là ? »
« Je vous réponds simplement : « C'est une indication « que je vous donne. »
Sur la bacchanale, j'ai écrit : « Pourtant, dans les Bacchantes, ce sommet de Fart tragique, c'est le chœur
encore qui, avec le dieu Dionysos, est le délire bachique, alors que les personnages ne sont pas ce délire, sont seulement des êtres sous l'influence de ce délire, agités par ce délire dont ils ne peuvent atteindre l'essence.
« La danse, à mon avis, a pour but d'exprimer les sentiments les plus nobles et les plus profonds de l'âme humaine, ceux qui viennent d'Apollon, de Pan, de Bacchus et d'Aphrodite. Elle doit établir dans notre vie une harmonie chaleureuse et vivante ; et c'est lui faire injure que de voir seulement en elle un divertissement frivole ou agréable. »
Du matin au soir, dans le temple de brique rouge sur la colline, j'assistais à toutes les répétitions, — Tannhàaser, V 'Anneau, Parsifal, — au point d'être dans un état d'ivresse musicale perpétuelle. Pour les mieux comprendre, j'appris par cœur le texte complet des opéras, mon esprit finit par être imprégné de ces légendes et mon être vibrait avec les ondes de la mélodie wagnérienne. J'atteignis cet état où tout le monde extérieur semble lointain, froid et irréel, et la seule réalité pour moi était celle du théâtre. Un jour j'étais la blonde Sieglinde, couchée dans les bras de son frère Siegmund, tandis que s'élève et palpite le chant du printemps victorieux :
Friïhlings zeit...
Liebe Tanz Tanz Liebe.
(A propos, comment cet eunuque effarouché et lymphatique de censeur américain a-t-il pu résister au plaisir de fourrer ses griffes dans ce thème adorable et si profondément « immoral » ?)
Le lendemain, j'étais Brunehilde pleurant son dieu, puis Kundry lançant sous l'influence de Klingsor des
imprécations sauvages. Mais la minute suprême était celle où mon âme tremblante s'élevait avec le calice sanglant du Graal. Enchantement ! Ah, qu'elle était loin la sage Athéna aux yeux bleus et son temple de beauté parfaite sur la colline d'Athènes I Cet autre temple sur la colline de Bayreuth, avec ses vagues et ses reflets enchantés, avait complètement éclipsé celui d'Athéna.
L'hôtel de l'Aigle Noir était bondé et peu confortable. Un jour, en me promenant du côté des jardins de l'Ermitage, construit par Louis de Bavière le fou, je découvris une vieille maison de pierre d'une architecture exquise. C'était l'ancien pavillon de chasse du margrave. Il contenait une salle commune de dimensions et de proportions majestueuses ainsi qu'un vieux perron de marbre qui donnait sur un jardin romantique. Il était dans un état de vétusté épouvantable, et habité par une nombreuse famille de paysans qui y vivaient depuis peut-être vingt ans. Je leur offris une somme fabuleuse pour qu'ils me cédassent la place, au moins pendant l'été. J'appelai des peintres et des charpentiers, fis enduire de plâtre les murs qu'on peignit en vert clair ; je bondis à Berlin pour commander des sofas, des coussins, de profonds fauteuils d'osier et des livres. Enfin, je pris un beau jour possession de Phillipsruhe : le Repos de Philippe. Il devait devenir et rester pour moi Heinrichs Himmel.
J'étais seule à Bayreuth. Ma* mère et Elisabeth passaient l'été en Suisse. Raymond était retourné à sa bienaimée Athènes pour poursuivre la construction de Kopamos. Il m'envoyait fréquemment des télégrammes qui disaient : « Puits artésien en progrès. Eau certaine semaine prochaine. Envoie argent. » Cela continua jusqu'à ce que les dépenses accumulées de Kopamos prissent des proportions telles que j'en eus presque le vertige.
Pendant les deux années qui s'étaient écoulées depuis
Budapest, j'avais vécu chastement. J'étais revenue de façon curieuse à ma virginité première. Chaque atome de mon être, âme et corps, avait été absorbé par mon enthousiasme pour la Grèce d'abord, puis pour Richard Wagner. Je dormais d'un sommeil léger, et je m'éveillais en chantant les thèmes que j'avais étudiés la veille au soir. Mais l'amour allait renaître en moi sous une forme toute nouvelle. Était-ce toujours le même Eros. avec un masque différent ?
Mon amie Mary et moi demeurions seules à Phillipsruhe : comme il n'y avait pas de chambres de domestiques, le valet et la cuisinière prenaient pension dans une petite auberge voisine. Une nuit Mary m'appela : « Isadora, je ne veux pas vous effrayer, mais venez à la fenêtre. Là, en face, sous un arbre, chaque soir après minuit, cet homme ne quitte pas votre fenêtre des yeux. Je crains que ce ne soit un cambrioleur avec de mauvaises intentions. »
De fait, un homme mince, petit, se tenait debout sous un arbre, et regardait du côté de ma fenêtre. Je frissonnai de crainte, mais, soudain, la lune sortit de derrière les nuages et illumina ses traits. Mary me saisit le bras. Nous avions reconnu le visage levé d'Heinrich Thode, en extase. Nous nous écartâmes de la fenêtre. J'avoue qu'un fou rire d'écolière s'empara de moi : peut-être était-ce la réaction de la terreur primitive.
— Voilà une semaine qu'il revient au même endroit, chaque soir, me dit Mary à voix basse.
Je fis signe à Mary de m 'attendre. Je mis mon manteau sur mon vêtement de nuit et, sortant en hâte de la maison, j'allai rejoindre Heinrich Thode.
— Lieber tearer Freund, dis-je. Liebst du mich denn so?
— la, la, bégaya-t-il. Du bist mein Traum. Du meine Santa Clara.
Je l'ignorais alors, mais je sus plus tard qu'il était
en train d'écrire son second grand ouvrage, sur la Vie de Saint François. Son premier était une Vie de Michel- Ange. Thode, comme tous les grands artistes, vivait dans l'imagination de son ouvrage sur le chantier. Il était alors Saint François et il voyait en moi Sainte Claire.
Je le pris par la main et lui fis doucement monter les marches du perron. Mais il était comme un homme en train de rêver et il me regardait avec des yeux pleins de prière et de lumière ; je fus transportée ; avec lui je traversais des régions célestes de lumière étincelante. Je n'avais jamais éprouvé pareil enchantement d'amour. Il transforma mon être, qui devint entièrement lumineux. Après que nos regards se furent confondus un instant — je ne sais combien de temps — je me sentis toute faible, toute étourdie. Tous mes sens défaillaient et, avec une indescriptible sensation de bonheur parfait, je m'évanouis dans ses bras. Quand je m'éveillai, les yeux extraordinaires plongeaient encore dans les miens et doucement la voix récitait :
Im Gluth mich Liebe senkte, Im Gluth mich Liebe senkte !
Une fois encore je retrouvai cette impression éthérée, transcendantale, d'envolée vers les cieux. Thode se penchait en avant et embrassait mes yeux, mon front ; mais ce n'étaient pas des baisers d'une passion terrestre. Si invraisemblable que cela puisse paraître à certains sceptiques, ni cette nuit-là quand nous nous séparâmes à l'aube, ni les nuits suivantes quand il revint à la villa, Thode ne fit vers moi le moindre geste de violence charnelle. Toujours ces yeux lumineux, puis, en le regardant en face, tout s'évanouissait autour de moi et mon âme prenait des ailes pour accompagner la sienne dans son vol vers les étoiles. Je ne souhaitais de
lui aucune marque tangible d'amour. Mes sens assoupis depuis deux ans étaient complètement transformés en un ravissement éthéré.
Les répétitions de Bayreuth commencèrent. Dans le théâtre sombre, côte à côte avec Thode, j'écoutais les premières notes du prélude de Parsifal. Le sentiment de joie qui passait le long de mes nerfs était si puissant que le moindre contact de son bras me donnait des frissons d'extase. Je me trouvais mal, je défaillais, en proie à la morsure douce et douloureuse du plaisir. Il tournait dans ma tête comme mille tourbillons faits de myriades de lumières. Il m'étouffait à me faire crier. Souvent je sentais la main légère d'Heinrich qui s'appuyait sur mes lèvres pour faire taire les soupirs et les petits grognements que je ne pouvais maîtriser. C'était comme si toutes les fibres de mon corps eussent atteint ce paroxysme d'amour qui ne dure généralement qu'un instant, comme si tous mes nerfs eussent vibré avec une telle force que je ne savais plus si j'éprouvais la joie suprême ou une épouvantable souffrance. C'était en réalité l'une et l'autre, et j'avais envie de pousser des cris avec Amfortas, des hurlements avec Kundry.
Toutes les nuits, Thode venait à Phillipsruhe. Il ne me donna jamais de caresses d'amant, il ne chercha même jamais à dénouer ma tunique, à toucher mes seins, à goûter de quelque façon que ce fût à mon corps, bien qu'il sût que toutes les pulsations lui en appartenaient à lui seul. Des émotions dont j'ignorais l'existence s'éveillaient sous le regard de ses yeux, des sensations si langoureuses et si terribles que j'avais l'impression que le plaisir me tuait, et je défaillais pour me réveiller à la lumière de ces yeux extraordinaires. Heinrich possédait mon âme si complètement qu'en le regardant il me semblait que je n'avais plus qu'à désirer la mort. Car il n'y avait pas, comme dans l'amour ter-
restre, de satisfaction, de repos, mais toujours cette soif délirante d'une impossible mort.
Je perdis complètement l'appétit et même le sommeil. Seule la musique de Parsifal, en me faisant fondre en larmes, donnait quelque répit à cet exquis et douloureux état d'amour où je venais de pénétrer.
La puissance spirituelle d'Heinrich Thode était si forte qu'au milieu de ces invraisemblables envolées et de cette félicité défaillante, il pouvait, quand il le voulait, éveiller en moi l'attention de la pure intelligence et quand, dans l'éblouissement de ces heures, il me tenait des discours sur l'Art, je ne puis le comparer qu'à un autre homme sur terre, à Gabriel d'Annunzio. Oui, à certains égards, Thode ressemblait à d'Annunzio. Il était petît de taille, avec une bouche large et d'étranges yeux verts. Il m'apportait chaque jour une partie de son manuscrit sur Saint François. Il me lisait chaque chapitre à mesure qu'il l'écrivait. Il me lut aussi la Divine Comédie de Dante, d'un bout à l'autre. Ces lectures se prolongeaient fort avant dans la nuit, jusqu'à l'aurore. Souvent il quittait Phillipsruhe au lever du soleil. Il chancelait comme un homme ivre bien qu'il n'eût humecté ses lèvres que d'eau pure au cours de sa lecture. Il était ivre seulement de la divine essence de son intelligence suprême.
Un matin, au moment de quitter Phillipsruhe, il me saisit le bras, terrifié : « Voici madame Wagner sur la route ! »
Effectivement, dans la première lumière du jour, Cosima Wagner parut. Elle était pâle, j'aurais pu croire de colère. Mais non. Nous avions eu la veille une discussion à propos de l'interprétation que j'avais donnée à la danse des Trois Grâces de la Bacchanale de Tannhàuser. Incapable de dormir, madame Wagner avait fouillé dans ses reliques et avait découvert parmi les écrits du Maître un petit cahier contenant une descrip-
tion plus précise que^ tout ce qui avait été publié du sens qu'il donnait à cette danse de la Bacchanale.
La chère femme n'avait pas pu attendre ; elle était venue dès l'aurore reconnaître que j'avais raison. Toute secouée, toute agitée elle me dit : « Ma chère enfant, vous êtes sûrement inspirée par. le Maître lui-même.' Voyez ce qu'il a écrit. Cela coïncide exactement avec votre intuition. Je n'interviendrai plus désormais, je vous laisse entière liberté pour diriger la danse à Bayreuth. » i :
Je suppose que c'est à ce moment qu'une lumière se fit dans l'esprit de madame Wagner, qu'elle conçut l'idée que je pourrais peut-être épouser Siegfried et transmettre avec lui la tradition du Maître. Mais Siegfried, bien qu'il eût pour moi une affection fraternelle et qu'il fût toujours mon ami, n'avait jamais eu l'ombre d'un désir qui ressemblât à de l'amour. Pour moi, mon être tout entier était absorbé par la passion surnaturelle d'Heinrich Thode et je ne concevais pas alors quel aurait pu être pour moi l'intérêt de cette combinaison.
Mon âme était comme un champ de bataille où Apollon, Dionysos, le Christ, Nietzsche et Richard Wagner se disputaient le terrain. A Bayreuth, j'étais prise entre le Venusberg et le Graal. J'étais arrachée, balayée, transportée par les flots de la musique de Wagner, et pourtant, un jour, pendant le déjeuner à la Villa Wahnfried, j'annonçai avec calme : « Der Meisler hat ein Fehler gemacht, eben so gross wie seine Génie. »
Madame Wagner me fixa avec des yeux ronds. Il y eut un silence de glace, « Oui », continuai-je avec l'extraordinaire assurance de l'extrême jeunesse, « Der gross Meister hat ein grosse Fehler gemacht. Die Musik Drama, das ist doch ein unsinn. »
Le silence fut de plus en plus inquiétant, j'expliquai que le drame est essentiellement langage parlé. Le lan-
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gage né du cerveau de l'homme. La musique est l'extase lyrique. Il est impossible d'imaginer une union entre les deux.
J'avais prononcé un tel blasphème qu'il était impossible d'aller plus loin. Je jetai autour de moi un regard innocent ; je ne rencontrai que des visages consternés. J'avais affirmé l'insoutenable. « Oui, poursuivis-je, l'homme doit parler, puis chanter, puis danser. Mais la parole, c'est le cerveau, c'est l'homme pensant. Le chant, c'est l'émotion. La danse c'est l'extase dionysiaque qui emporte tout. Il est impossible de mêler les trois choses. Musik Drama kann nie sein.
Je me réjouis d'avoir été jeune à une époque où les gens étaient moins pleins d'eux-mêmes qu'aujourd'hui, où ils avaient moins la haine de la Vie et du Plaisir. Pendant l'entr'acte de Parsifal, les spectateurs buvaient tranquillement de la bière, et cela ne troublait pas leur vie intellectuelle et spirituelle.
J'ai souvent vu le grand Hans Richter absorber des bocks avec sérénité, en mangeant des saucisses, ce qui ne l'empêchait pas, un quart d'heure après, de conduire son orchestre comme un demi-dieu, pas plus que cela n'empêchait les consommateurs qui l'entouraient de tenir une conversation d'une portée hautement intellectuelle et spirituelle.
A cette époque-là, la maigreur excessive n'était pas l'équivalent de spiritualité. Les gens comprenaient que l'esprit humain est quelque chose qui tend à s'élever et qui ne se développe que grâce à une énergie et une vitalité extraordinaires. Le cerveau, après tout, n'est qu'un surcroît d'énergie du corps. Le corps, comme une pieuvre, absorbe tout ce qu'il rencontre et ne donne à l'esprit que ce dont il n'a plus besoin.
La plupart des chanteurs de Bayreuth étaient énormes. Mais quand ils ouvraient la bouche, leurs voix pénétraient dans un monde de beauté où vivent les dieux
éternels. C'est pourquoi je suis -persuadée que ces gens n'avaient pas conscience de leur corps, que celui-ci n'était sans doute pour eux qu'un masque recouvrant l'énergie et la puissance extraordinaires qu'il leur fallait pour donner une expression à leur musique divine.