CHAPITRE XVII
Du temps que j'étais à Londres, j'avais lu au British Muséum la traduction anglaise des œuvres d'Ernest Haeckel. J'avais été vivement impressionnée par la façon lucide et claire dont il expliquait les divers phénomènes de l'univers et je lui avais écrit pour lui exprimer ma gratitude de l'impression que ses livres avaient faite sur moi. Quelque chose, dans ma lettre, avait dû arrêter son attention, car plus tard, quand je dansai à Berlin, il y répondit.
Ernest Haeckel avait alors été banni par le kaiser et sa liberté de langage lui interdisait de venir à Berlin, mais notre correspondance avait continué et de Bayreuth je lui écrivis pour lui demander de venir me voir et d'assister à la Fest Spiel.
Un matin, je fus attendre Ernest Haeckel à la gare. Il pleuvait. J'avais pris une voiture découverte à deux chevaux, avec une capote, car il n'y avait pas d'autos à cette époque. Le grand homme descendit du train. Bien qu'il eût dépassé la soixantaine, il avait une carrure athlétique magnifique, une barbe et des cheveux blancs. Il portait d'étranges vêtements trop vastes, tenait à la main une valise en tapisserie. Nous ne nous étions jamais vus mais nous nous reconnûmes immé-
diatement. Je me trouvai aussitôt enveloppée dans ses grands bras et le visage enfoui dans sa barbe. Tout son. être répandait un parfum subtil de santé, de force et d'intelligence, si l'on peut parler d'un parfum d'intelligence.
Il vint avec moi à Phillippsruhe où nous avions décoré sa chambre de fleurs. Puis j'accourus jusqu'à la villa Wahnfried pour annoncer la bonne nouvelle à Cosima Wagner, pour lui dire que le grand Ernest Haeckel était arrivé, qu'il était mon hôte, et qu'il viendrait entendre Parsifal. A ma grande surprise, la nouvelle fut très fraîchement accueillie. Je n'avais pas fait attention que le crucifix au-dessus du lit de madame Wagner et le chapelet sur sa table de nuit n'étaient pas de simples ornements. Elle était catholique et pratiquante. L'homme qui avait écrit V Histoire de l'Univers, et qui était le plus grand iconoclaste du monde depuis Charles Darwin, dont il avait soutenu les théories, ne pouvait pas rencontrer un accueil chaleureux à la villa Wahnfried. Naïvement, spontanément, je m'étendis sur le génie de Haeckel et sur l'admiration que j'avais pour lui. L'honnête dame me donna sans enthousiasme la place que je convoitais pour lui dans la loge Wagner, car elle avait pour moi beaucoup d'amitié et ne pouvait rien me refuser.
Cet après-midi là, devant un public étonné, je me promenai pendant l'entr'acte, vêtue de ma tunique grecque, jambes nues et pieds nus, ma main dans la main d'Ernest Haeckel dont la tête blanche dominait la foule.
Haeckel demeura calme pendant que le drame se déroulait. Ce n'est qu'au troisième acte que je compris que toute cette passion mystique le laissait indifférent. V avait une intelligence trop purement scientifique pour admettre la fascination d'une légende.
Comme il ne recevait aucune invitation pour dîner ou
pour être fêté à la "villa Wahnfried, j'eus l'idée de donner un festival Ernest Haeckel. J'invitai des gens extraordinaires, depuis le roi Ferdinand de Bulgarie, qui visitait alors Bayreuth, et la princesse de Saxe Meiningen, sœur du kaiser, qui était une femme d'esprit remarquablement large, jusqu'à la princesse Henri de Prusse, Humperdink, Heinrich Thode, etc..
Je fis l'éloge de Haeckel, puis je dansai en son honneur. Haeckel prononça un commentaire sur ma danse, la comparant à toutes les vérités universelles de la nature, et il dit que c'était une expression du monisme, en ce sens qu'elle venait d'une source unique et qu'elle évoluait dans un sens unique. Après quoi, Von Barry, le fameux ténor, chanta ; on servit à souper. Haeckel montrait une gaieté d'enfant. Nous mangeâmes, nous bûmes et nous chantâmes jusqu'à l'aurore.
Néanmoins, le lendemain, comme tous les matins tant qu'il demeura à Phillipsruhe, Haeckel se leva avec le soleil. Il avait l'habitude de venir dans ma chambre et de m'inviter à monter avec lui jusqu'au sommet de la montagne, ce qui, je l'avoue, m'attirait moins que lui. Mais ces promenades avaient un charme extraordinaire, parce que chaque pierre de la route, chaque arbre, chaque couche géologique lui étaient sujets à commentaires.
Quand enfin nous arrivions au sommet, il se tenait debout, tel un demi-dieu, contemplant les œuvres de la nature d'un oeil approbateur. Il emportait sur son dos son chevalet et sa boîte de peinture, il faisait de multiples croquis d'arbres forestiers et de formations rocheuses. Bien qu'il peignît assez bien, ses œuvres manquaient naturellement d'imagination artistique. Elles trahissaient plutôt l'observation habile de l'homme de science. Non qu'Ernest Haeckel fut incapable d'apprécier l'art, mais pour lui ce n'était qu'une manifestation de l'évolution naturelle. Quand je lui décrivais notre
enthousiasme pour le Parthénon, il cherchait à savoir la qualité du marbre, de quelle couche et de quel côté du Pentélique il avait été extrait, et non à écouter Téloge que je faisais du chef-d'œuvre de Phidias.
Un soir, à la villa Wahnfried, le roi Ferdinand de Bulgarie fut annoncé. Tout le monde se leva, et Ton me dit tout bas de me lever, mais j'étais ardemment démocratique, et, au lieu de cela, je demeurai gracieusement étendue sur une chaise Récamier. Ferdinand demanda bientôt qui j'étais et s'avança vers moi au grand scandale de tous les autres « Hoheit » présents. Il s'assit simplement à côté de moi sur la chaise longue et m'entretint aussitôt de façon fort intéressante de son amour pour les antiquités grecques. Je lui dis mon rêve d'une école qui amènerait une renaissance du monde antique, il me répondit d'une voix que tout le monde put entendre : « C'est une charmante idée. Il faudra que vous veniez installer votre école dans mon palais sur la Mer Noire. »
Le comble fut quand je l'invitai à dîner, lui demandant de venir souper à Phillipsruhe, un soir, après la représentation, pour que je pusse mieux lui expliquer mon idéal. Il accepta l'invitation avec bonne grâce. Il tint sa promesse et passa avec nous à Phillipsruhe une soirée délicieuse où j'appris à apprécier cet homme remarquable, poète, artiste, rêveur et d'une intelligence vraiment royale.
J'avais un maître d'hôtel qui avait des moustaches comme le kaiser. Il fut fort impressionné par la visite de Ferdinand. Quand il apporta un plateau avec du Champagne et des sandwiches, Ferdinand dit : « Non, merci, je ne prends jamais de Champagne. » Mais quand il vit l'étiquette : « Oh ! du Moët et Chandon ! du Champagne français ! alors avec plaisir. La vérité est que j'ai été empoisonné ici avec leurs marques allemandes. »
Les visites de Ferdinand à Phillipsruhe, bien que nous demeurâmes innocemment assis à parler d'art, firent jaser à Bayreuth parce qu'elles avaient lieu à minuit. Je ne pouvais d'ailleurs rien faire qui ne parût extravagant et qui ne choquât.
Phillipsruhe contenait des sofas, des coussins, des lampes roses en quantité mais pas la moindre chaise. Certains le considéraient comme un temple d'iniquité. Surtout à partir du moment où le grand ténor Von Barry prit l'habitude d'y venir souvent chanter toute la nuit pendant que je dansais, les gens du village considérèrent le pavillon comme un véritable antre de sorcière et virent dans nos innocentes soirées d'épouvantables orgies.
Il y avait à Bayreuth un cabaret artistique qui s'appelait le Ohler, où l'on chantait et dansait toute la nuit, mais personne n'y trouvait à redire parce que ïes gestes qu'on y faisait étaient à la portée de toutes les intelligences et parce que les gens y étaient vêtus comme tout le monde.
A la villa Wahnfried, je fis la connaissance de quelques jeunes officiers qui m'invitèrent à faire du cheval avec eux, le matin. Je montais en tunique et sandales grecques, la tête nue et les boucles au vent. Je ressemblais à Brunehilde. Comme Phillipsruhe était à une certaine distance du Fest Spiel Haus, j'achetai un cheval à un officier et j'assistai à toutes les répétitions en Brunehilde. Comme c'était un cheval de cavalerie, ranimai était habitué aux éperons et aux bottes et n'était pas facile à mener. Quand il se trouvait seul avec moi, il se livrait à toutes sortes de caprices. Il s'arrêtait par exemple à la porte de toutes les auberges où les officiers avaient l'habitude d'aller boire, et, solidement planté sur ses quatre pieds, il refusait d'avancer tant que quelque camarade de son ancien maître n'était pas sorti et ne m'avait pas accompagnée une partie du
chemin. On peut imaginer la sensation que faisait mon apparition quand enfin j'arrivais devant l'auditoire assemblé au complet au Fest Spiel Haus.
A la première représentation de Tannhduser, ma tunique transparente qui montrait toutes les parties de mon corps de danseuse, avait produit un certain effet au milieu des jambes roses du corps de ballet, et, à la dernière minute, la pauvre madame Wagner avait même perdu son courage. Elle dépêcha dans ma loge une de ses filles, avec une longue chemise blanche, me suppliant de la mettre sous le voile diaphane qui me servait de costume. Mais je fus inflexible. Je voulais m'habiller et danser comme je l'entendais, ou ne pas paraître.
« Vous verrez, toutes vos bacchantes et toutes vos femmes fleurs s'habilleront comme moi avant longtemps. » Et ma prophétie se réalisa. Mais alors on discutait passionnément, on se querellait à propos de mes jambes si belles, pour savoir si ma peau de satin était morale ou s'il fallait la recouvrir d'épouvantables collants de soie couleur saumon. Il m 'arriva maintes fois de discourir jusqu'à l'enrouement sur la vulgarité et l'indécence de ces collants saumon, sur la beauté et l'innocence du nu quand de belles pensées l'inspirent.
Mais, épouvantable païenne aux yeux de tous, je me battais contre les Philistins. Et pourtant, cette païenne allait être dominée par un amour issu du culte de Saint François, elle allait, suivant les rites des trompettes d'argent, proclamer l'ascension du Grâal.
Ainsi dans ce monde étrange de légendes, l'été s'évanouit. Les derniers jours arrivaient. Thode partit pour une tournée de conférences. Je me préparai de mon côté pour une tournée en Allemagne. Je quittai Bayreuth, mais j'emportais dans le sang un poison violent. J'avais entendu l'appel des sirènes. Les soupirs de la douleur, la hantise du remords, la tristesse du sacrifice, le thème de l'amour aspirant après la mort, tout
cela devait désormais obscurcir pour toujours la claire vision des colonnes doriques et la sagesse raisonnante de Socrate.
La première ville où je m'arrêtai fut Heidelberg. J'y entendis Heinrich faire une conférence aux étudiants. D'une voix tantôt douce et tantôt vibrante, il leur parlait de l'art. Soudain, au milieu de sa conférence, il prononça mon nom et commença l'éloge d'une esthétique nouvelle apportée à l'Europe par une Américaine. Ces louanges me firent trembler de joie et d'orgueil. Le soir je dansai pour les étudiants ; ils firent à travers les rues un long cortège, et quand tout fut fini, je me trouvai sur les marches de mon hôtel debout à côté de Thode et partageant avec lui son triomphe. Toute la jeunesse de Heidelberg l'adorait comme je l'adorais. Son portrait était dans toutes les devantures et toutes les boutiques étaient pleines aussi de mon « Die Tanz der Zukunft ». Nos deux noms demeuraient continuellement associés.
Madame Thode me reçut. C'était une femme aimable, mais elle me parut incapable de comprendre la haute exaltation dans laquelle vivait Heinrich. Elle avait un sens pratique trop profond pour être son âme soeur. D'ailleurs, vers la fin de sa vie, il la quitta pour suivre une violoniste avec qui il vécut dans une petite maison sur les bords du Lac de Garde. Madame Thode avait un œil marron et un œil gris, et cela lui donnait une expression d'inquiétude constante. Au cours d'un procès célèbre qui eut lieu plus tard, une discussion s'éleva pour savoir si elle était la fille de Richard Wagner ou de von Bulow. En tout cas, elle fut envers moi d'une amabilité parfaite et si elle éprouvait de la jalousie, elle ne le montra pas.
Une femme qui aurait été jalouse de Thode se serait condamnée à une vie de supplice chinois, car tout !e monde l'adorait, les jeunes gens comme les femmes.
Il était le centre magnétique de toutes les réunions. Et puis, qu'est-ce que la jalousie implique exactement ? Malgré les nuits nombreuses que j'avais passées avec Henrich, il n'y avait jamais eu entre nous de relations charnelles. Et pourtant mon être entier était devenu si sensible à son commerce, qu'un frôlement, parfois un seul regard de lui suffisaient pour me faire éprouver le plaisir le plus aigu, une jouissance aussi proche du plaisir véritable de l'amour que celui qu'on éprouve en rêve. Cet état de choses était trop anormal ; il n'aurait pas pu durer ; je finissais par ne plus pouvoir rien manger et j'étais en proie à une étrange faiblesse qui donnait à ma danse quelque chose de plus en plus vaporeux.
J'étais seule pendant ce voyage, avec une servante. J'en arrivais à entendre continuellement la voix d'Heinrich qui m'appelait dans la nuit, et j'étais sûre alors de recevoir une lettre le lendemain. On commençait à s'inquiéter de ma maigreur et de mes traits inexplicablement émaciés. Je ne pouvais plus ni manger ni dormir, et souvent je passais toute. ma nuit éveillée. Mes mains souples, mes mains fiévreuses, errant sur mon corps qui semblait possédé de milliers de démons, essayaient en vain de réduire cette souffrance, de lui trouver quelque issue. Constamment je voyais les yeux d'Heinrich, j'entendais sa voix. Il m'arrivait dans ces nuits-là de me lever en pleine détresse, de prendre un train à deux heures du matin, de traverser la moitié de l'Allemagne pour être près de lui pendant une heure et de revenir seule pour retrouver mes angoisses plus grandes encore. L'extase spirituelle qu'il m'avait inspirée à Bayreuth faisait place peu à peu à un état continu de désir exaspéré.
Mon imprésario mit fin à cet état dangereux en m'apportant un engagement pour la Russie. Saint-Pétersbourg n'était qu'à deux jours de Berlin, mais une
fois la frontière passée ce fut comme si nous entrions dans un monde nouveau. Le pays semblait désormais se perdre en d'immenses plaines de neige et d'interminables forêts. La neige si froide qui scintillait jusqu'à l'infini parut calmer ma fièvre.
Heinrich ! Heinrich ! Il était de retour à Heidelberg, il parlait à de beaux adolescents de la Nuit de Michel- Ange et de sa merveilleuse Pietà. Et moi, je m'éloignais de plus en plus de lui dans une étendue sans fin, froide, blanche, que brisaient seules de pauvres isbas dont les fenêtres couvertes de givre luisaient faiblement dans la nuit. J'entendais encore sa voix, mais comme plus voilée, plus lointaine. Enfin les déchirements du Venusberg, les lamentations de Kundry et le cri d'angoisse d'Amfortas se solidifièrent en un globe de glace transparente. Cette nuit-là, dans ma couchette du wagonlit, je rêvai que je sautais par la portière toute nue dans la neige et que j'étais enlacée, roulée, gelée entre ses bras de glace. Comment le Docteur Freud aurait-il expliqué ce rêve ?