CHAPITRE XVIII
Il est impossible, n'est-ce pas, de croira en une Providence, quand on lit dans son journal que vingt personnes ont trouvé la mort dans un accident de chemin de fer, vingt personnes qui, la veille, étaient loin de penser à mourir ; ou que toute une ville a été dévastée par une inondation ou un raz-de-marée. Alors pourquoi avoir l'absurde égoïsme d'imaginer une Providence qui guide chacune de nos petites personnes ? Et pourtant il y a dans ma vie des choses si extraordinaires qu'elles me font croire parfois à la prédestination. Par exemple, ce train de Saint-Pétersbourg qui, au lieu d'arriver à quatre heures de l'après-midi fut arrêté par des tourmentes de neige et arriva à quatre heures le matin suivant, avec douze heures de retard. Il n'y avait personne pour m'attendre à la gare. Quand je descendis il y avait dix degrés au-dessous de zéro. Je n'avais jamais vu pareil froid. Les cochers russes, matelassés de vêtements, se frappaient les bras de leurs poings gantés de fourrure pour faire circuler le sang dans leurs veines. Je laissai ma femme de chambre à la garde des bagages et, dans une voiture à un cheval, je me fis conduire à l'hôtel Europa. J'étais là, toute seule dans ma voiture, par une aurore grise de Russie, quand soudain je vis un spectacle égal en épouvante à tout ce
qui a pu traverser l'imagination d'Edgar Allan Poë. C'était une longue procession qui s'avançait au loin. Noire, en vêtements de deuil. Les hommes pliaient sous le poids de fardeaux : ils portaient des cercueils.
Le cocher mit son cheval au pas, s'inclina et se signa. Je regardais dans l'aube indistincte, remplie d'horreur. Je demandais ce que c'était. L'homme me fit comprendre que c'étaient les ouvriers fusillés la veille, en ce jour fatal du cinq janvier 1905, devant le Palais d'Hiver, parce que, sans armes, ils étaient venus demander au Tzar de les secourir dans leur misère, de donner du pain à leurs femmes et à leurs enfants. Je dis au cocher de s'arrêter. Les larmes se mirent à couler le long de mes joues, et elles gelaient sur mon visage pendant que ce triste et interminable cortège passait devant moi. Mais pourquoi l'enterrement avait-il lieu à l'aube ? Parce que plus tard, dans la journée, il aurait pu causer des troubles plus graves. Ce n'était pas un spectacle à offrir en plein jour à la ville. Les larmes m'étoufîaient.
0 Nuit sombre et funeste, où rien n'annonce l'aurore 0 triste cortège, qui s'avance en trébuchant, Regards hallucinés, baignés de larmes, pauvres mains
[calleuses, Sanglots et gémissements qu'on étouffe Sous les châles noirs et misérables,
Pendant que les gardes impassibles marchent au pas sur
[les côtés !
En proie à une indignation sans bornes je regardais ces pauvres ouvriers pleins de douleur emporter les cadavres de leurs martyrs. Si le train n'avait pas eu douze heures de retard, je n'aurais jamais vu ce spectacle. Si je ne l'avais jamais vu toute ma vie aurait été différente.
Devant ce défilé qui semblait ne devoir jamais prendre
fin, devant cette tragédie, je fis le vœu de consacrer toutes mes forces au service du peuple et des opprimés. Comme mes amours, mes désirs, mes souffrances paraissaient alors futiles ! Comme mon art lui-même était vain, s'il ne pouvait rien contre tout cela. Enfin le triste cortège disparut. Le cocher se tourna vers moi et vit mes pleurs. Il se signa de nouveau avec un soupir résigné et fouetta son cheval.
Je montai dans mes appartements princiers, je me glissai dans mon lit confortable, et je m'endormis en pleurant. Mais la pitié, la rage désespérée qu'avait éveillées cette aurore devaient plus tard porter des fruits.
Ma chambre de l'Hôtel Europa était immense et très haute de plafond. Les fenêtres étaient condamnées ; on ne les ouvrait jamais. L'air pénétrait par des ventilateurs percés en haut du mur. Je m'éveillai tard. Mon imprésario vint me voir et m'apporta des fleurs. Bientôt ma chambre en fut pleine. Le surlendemain je paraissais devant l'élite de Saint-Pétersbourg dans la Salle des Nobles. Comme ces dilettantes des ballets somptueux aux riches décors devaient trouver étrange de voir une jeune fille vêtue d'une tunique arachnéenne danser devant un simple rideau bleu sur la musique de Chopin, danser son âme à elle en comprenant l'âme de Chopin ! Et pourtant la première danse déclancha une tempête d'applaudissements. Mon âme sur qui passaient les espérances et les révoltes aux rythmes farouches de la Polonaise, mon âme qui pleurait de colère légitime à la pensée des martyrs de la procession funéraire, cette âme éveillait parmi cet auditoire riche, gâté, aristocratique, une émotion qui se traduisait en chaleureux applaudissements. Comme tout cela était étrange 1
Le lendemain je reçus la visite d'une jeune femme charmante, emmitouflée de zibeline, avec des diamants aux oreilles et des perles autour du cou. A mon grand étonnement, elle me dit qu'elle était la célèbre danseuse
Kzechinska. Elle était venue me saluer au nom du Ballet Russe et m 'inviter à une représentation de gala qui sô donnait à l'Opéra le soir même. J'avais été habituée à un accueil glacé et hostile de la part du Ballet de Bayreuth. Les danseuses avaient été jusqu'à répandre des pointes sur mon tapis pour que je me déchirasse les pieds. Cet accueil si différent était à la fois réconfortant et surprenant pour moi.
Le soir, une voiture magnifique, chauffée et garnie de fourrures de prix, me conduisait à l'Opéra où se trouvait une loge contenant des fleurs, des bonbons et trois beaux spécimens de la jeunesse dorée de Saint-Pétersbourg. Je portais encore ma petite tunique blanche et mes sandales, et je devais paraître bien extraordinaire, au milieu de cette assemblée de toute la richesse et toute l'aristocratie de Saint-Pétersbourg.
Je suis ennemie du Ballet, que je considère comme un genre faux et absurde, hors du domaine de l'art. Mais je ne pus m'empêcher d'applaudir l'apparition féerique de Kzechinska voltigeant sur la scène, plus semblable à quelque oiseau ou à quelque papillon charmant qu'à un être humain. Pendant l'entr'acte, je regardais autour de moi et je vis les plus belles femmes du monde, en décolletés merveilleux, couvertes de bijoux, accompagnées d'hommes en uniformes élégants ; tout cet étalage de luxe était difficile à admettre à côté du cortège funéraire de l'aube précédente, tous ces gens souriants et fortunés, quelle parenté avaient-ils avec les autres ?
Après le spectacle je fus invitée à souper dans le palais de Kzechinska et j'y rencontrai le grand-duc Michel, qui m'écouta, avec une certain étonnement, discourir sur mes projets d'école de danse pour les enfants du peuple. Je devais paraître incompréhensible, mais tout le monde m'accueillit avec la plus aimable cordialité et avec la plus généreuse hospitalité.
Quelques jours après je reçus la visite de la jolie Pavlova, et Ton m'offrit une loge pour la voir danser dans le ballet ravissant de Gisèle. Bien que les mouvements des danseurs fussent contraires à tout sentiment artistique et humain, je ne pus m'empêcher d'applaudir chaleureusement k l'exquise apparition de cette artiste qui semblait flotter sur la scène.
Au souper qui suivit chez Pavlova, dont la maison était plus modeste que le palais de Kzechinska, mais également belle, je me trouvai assise entre les peintres Bakst et Benois et je rencontrai pour la première fois Serge Diaghileff, avec qui j'entamai une ardente discussion sur Fart de la danse tel que je le concevais, et contre l'école du Ballet.
Au cours du souper, le peintre Bakst fit un petit croquis de moi qui paraît maintenant dans son livre, montrant mon expression la plus sérieuse, avec mes boucles sentimentales pendant d'un côté de mon visage. Ce soir-là, Bakst, qui savait lire dans les mains, tira mon horoscope. Il y découvrit deux croix : « Vous aurez une grande gloire, dit-il, mais vous perdrez les deux créatures que vous aimez le plus sur la terre. » A cette époque cette prophétie demeurait pour moi une énigme.
Après le souper l'infatigable Pavlova dansa de nouveau pour la plus grande joie de ses amis. Bien qu'il fût plus de cinq heures quand nous partîmes, elle m'invita à revenir à huit heures et demie le matin même pour la voir travailler. J'arrivai trois heures plus tard — j'avoue que j'étais extrêmement fatiguée — pour la trouver en jupe de tulle, s'exerçant à la barre, faisant une gymnastique des plus sévères, tandis qu'un vieux monsieur, avec un violon, marquait la mesure et l'encourageait à plus d'efforts encore. C'était le célèbre maître Petit Pas.
Pendant trois heures je demeurai assise, au comble de ï'étonnement, à suivre les prouesses extraordinaires
de Pavlova. Elle semblait avoir un corps d'acier. Son beau visage avait les traits sévères d'une martyre. Elle ne s'arrêta pas un instant. Tout cet entraînement paraissait avoir pour but de séparer complètement les mouvements du corps de ceux de l'âme, mais l'âme ne peut que souffrir, ainsi tenue à l'écart de cette rigoureuse discipline musculaire. C'est juste le contraire de toutes les théories sur lesquelles j'avais fondé mon école, dans laquelle le corps devient transparent et n'est que le truchement de l'âme et de l'esprit.
Comme midi approchait, on prépara à déjeuner, mais à table, Pavlova se tint blanche et pâle, touchant à peine à la nourriture et au vin. Elle me ramena à mon hôtel, puis se rendit à l'une de ces interminables répétitions du Théâtre Royal. Pour moi, très fatiguée, je me jetai sur mon lit et je dormis profondément, remerciant le ciel qu'une destinée cruelle ne m'eût pas infligé la carrière de danseuse de ballet !
Le jour d'après je me levai encore invraisemblablement tôt, à huit heures, pour aller visiter l'École impériale de ballet, où je vis toutes les petites élèves en rang exécuter leurs exercices. Elles se tenaient sur la pointe des pieds pendant des heures, comme autant de victimes d'une impitoyable et inutile inquisition. Les grandes salles nues, privées de toute beauté et de toute inspiration, avec un grand portrait du Tzar comme seul ornement sur les murs, étaient comme des chambres de torture. Je fus plus que jamais convaincue que l'École Impériale de ballet était l'ennemie de la nature et de l'art.
Après une semaine à Saint-Pétersbourg, je me rendis à Moscou. Le public, au début, ne fut pas aussi enthousiaste, mais je citerai ce que dit le grand Stanislavsky :
« Vers cette période, 1905, j'assistai par hasard à un concert d'Isadora Duncan, n'ayant jamais entendu parler d'elle auparavant et n'ayant lu aucune des réclames qui
annonçaient son arrivée à Moscou. Je fus donc fort surpris de trouver, au milieu du public assez restreint qui était venu pour la voir, une proportion considérable d'artistes et de sculpteurs avec Mamontov à leur tête, de nombreuses artistes du ballet et de nombreux habitués des générales. La première apparition de Duncan ne fit pas une très grosse impression. Inhabitué à voir sur la scène un corps presque nu, je pouvais à peine suivre ou comprendre l'art de la danseuse. Le premier numéro du programme fut accueilli par des applaudissements tièdes et quelques faibles tentatives de sifflet, mais après quelques autres numéros dont l'un était particulièrement convaincant, je ne pus demeurer davantage indifférent aux protestations de la majeure partie du public et je commençai à applaudir ostensiblement.
« Quand vint l'entr'acte, disciple nouvellement baptisé de la grande artiste, je courus jusqu'à la rampe pour applaudir. À ma grande joie, je me trouvai à côté de Mamontov, qui faisait comme moi, et, près de Mamontov, il y avait un artiste fameux, sculpteur et écrivain. Quand la masse du public vit que parmi ceux qui applaudissaient il y avait des artistes et des acteurs de Moscou fort connus, il se produisit une confusion énorme ; les sifflets s'arrêtèrent et quand le public vit qu'il pouvait applaudir, les applaudissements furent unanimes. »
Autant le ballet m'avait remplie d'horreur, autant îe Théâtre Stanislavsky me fit vibrer d'enthousiasme. J'y allais tous les soirs où je ne dansais pas moi-même et j'étais reçue avec la plus grande affection par toute la troupe. Stanislavsky venait souvent me voir et pensait qu'en m 'interrogeant bien il pourrait transformer mes danses en une nouvelle école chorégraphique pour son théâtre. Mais je lui dis que cela ne pouvait se faire qu'en commençant avec des enfants.
A ce propos, quand je revins à Moscou, je vis
quelques-unes des jeunes et belles filles de sa troupe qui essayaient de danser, mais le résultat était déplorable.
Comme Stanislavsky était extrêmement occupé tout le jour dans son théâtre par les répétitions, il avait l'habitude de venir me voir fréquemment après le spectacle. Dans son livre il dit à propos de ces entretiens : « Je suppose que j'ai dû fatiguer Duncan avec mes questions. » Non, il ne me fatiguait pas. J'éprouvais, à faire part de mes idées, un enthousiasme débordant.
L'air vif de ce temps de neige, la nourriture russe, et surtout le caviar, avaient complètement guéri ma faiblesse languissante causée par l'amour trop spirituel de Thode. Et maintenant tout mon être aspirait au contact d'un mâle fort. Je vis en Stanislavsky le mâle que je cherchais.
Un soir, je le regardai avec sa belle allure fine, ses larges épaules, ses cheveux noirs qui grisonnaient à peine sur les tempes ; et quelque chose de moi se révolta à l'idée de jouer toujours ce rôle d'Egérie. Comme il était sur le point de partir, je posai mes mains sur ses épaules et les enlaçai autour de son cou puissant, puis, abaissant sa tête vers la mienne, je l'embrassai sur la bouche. 11 me rendit mon baiser avec tendresse. Mais il avait un air d'étonnement extrême, comme si c'était la dernière chose qu'il attendît. Alors, quand j'essayai de l'attirer davantage vers moi, il se redressa, et, me regardant avec consternation, s'écria : « Mais, que ferions-nous de l'enfant ?» — « Quel enfant ? demandai-je ?» — >« Mais notre enfant, naturellement. Qu'en ferions-nous? Voyez-vous, continua-t-il d'un air grave, je ne voudrais pas qu'un enfant de moi fût élevé hors de ma direction, et cela serait difficile dans ma maison. » Mon sens de l'humour ne put résister au sérieux extraordinaire qu'il mettait dans ses paroles et j'éclatai de rire, sur quoi il me regarda d'un air misé-
rable, me quitta, s'enfuit le long du couloir de l'hôtel. Je ris encore de temps en temps pendant la nuit. Et pourtant, en dépit de mon rire, j'étais exaspérée et irritée. Je comprenais pourquoi des hommes vraiment raffinés peuvent, après certains entretiens avec des femmes intellectuelles, prendre leur chapeau et se rendre en des lieux de réputation douteuse. Étant femme, je n'avais pas cette ressource. Je me retournai, je m'agitai tout le reste de la nuit. Le matin un bain russe me remit d'aplomb, la vapeur brûlante et la douche froide alternées redonnèrent du ton à mon système nerveux.
Et pourtant, étrange contradiction, les jeunes hommes que j'avais rencontrés dans la logé de Kzechinska et qui auraient donné n'importe quoi pour obtenir mes faveurs, m'ennuyaient tant, quand ils ouvraient la bouche, qu'ils me glaçaient les sens jusqu'au foyer du désir. J'imagine que j'étais une cérébrale. Après le commerce cultivé et enrichissant de Halle et de Heinrich Thode, je ne pouvais plus supporter la jeunesse dorée.
Plusieurs années plus tard, je racontai l'histoire de Stanislavsky à sa femme, qui fut prise de folle gaieté et s'écria : « Cela ne m'étonne pas de lui. Il prend la vie tellement au sérieux 1 »
Quelle que fût ma tactique, j'obtenais tout au plus quelques baisers, mais pour le reste je me heurtais à une résistance habile et obstinée dont il ne fallait rien espérer. Stanislavsky ne se risqua pas à revenir dans ma chambre après le théâtre, mais un jour il me donna une grande joie : il m'emmena en traîneau découvert jusqu'à un restaurant dans la campagne où nous déjeunâmes en cabinet particulier. Nous bûmes de la vodka et du Champagne et nous parlâmes d'art, mais je fus définitivement convaincue qu'il aurait fallu Circé en personne pour venir à bout de la forteresse de vertu de Stanislavsky.
J'avais entendu souvent parler de dangers terribles
que les jeunes et jolies filles courent en entrant dans la carrière théâtrale. Mais pour moi c'était juste le contraire, je souffrais réellement de l'excès de respect et d'admiration que j'inspirais.
Au cours d'une rapide visite à Kiev, après mon séjour à Moscou, des bandes d'étudiants se massèrent sur la place devant le théâtre et refusèrent de me laisser passer si je ne leur promettais pas de donner une représentation où ils pussent assister, les prix du récital étant trop élevés pour eux. J'étais déjà sortie du théâtre qu'ils demeuraient encore là, manifestant leur ressentiment contre l'imprésario. Je me levai dans mon traîneau et, prenant la parole, je leur dis combien je serais fîère et heureuse si mon art pouvait inspirer la jeunesse intellectuelle de Russie, car nulle part au monde les étudiants ne se soucient autant d'art et d'idéal.
Ce premier voyage en Russie fut brusquement abrégé par des engagements antérieurs qui me rappelèrent à Berlin. Avant de partir j'avais signé un contrat pour revenir au printemps. Malgré la rapidité dé mon séjour, j'avais laissé une impression considérable. De nombreuses querelles pour et contre mon idéal avaient éclaté et un duel eut même lieu entre un partisan fanatique de ballet et un enthousiaste de Duncan. C'est à partir de cette époque que le Ballet Russe commença à annexer la musique de Chopin et de Schumann et les costumes grecs ; quelques danseuses de ballet allèrent même jusqu'à retirer leurs chaussons et leurs bas !