CHAPITRE XIX
Je revins à Berlin déterminée à fonder cette école de danse dont je rêvais depuis si longtemps, et, sans plus tarder davantage, je confiai mes projets à ma mère et à ma sœur Elisabeth qui montrèrent un égal enthousiasme. Il fallait une maison pour abriter la future école, et nous partîmes immédiatement à la découverte avec cette décision spontanée qui caractérisait tous nos gestes. Avant la fin de la semaine nous avions trouvé, dans la Trauben Strasse, à Griinewald, une villa que les ouvriers venaient à peine de finir, et nous Tachetâmes.
Nous agissions exactement comme les héros des contes de Grimm. Chez Wertheimer nous fîmes emplette de quarante petits lits, tous garnis de rideaux de mousseline blanche, relevés par des rubans bleus. Nous entreprîmes de faire de notre villa un vrai paradis pour enfants. Dans le hall central nous installâmes une reproduction du personnage héroïque de V Amazone, deux fois grandeur nature ; dans la salle de danse qui était très grande, le bas-relief de Lucca Délia Robbia ; et les Enfants dansants de Donatello. Dans les chambres, les Bambini des Innocents, ainsi que la Vierge et l'Enfant, entre des guirlandes de fruits, par Lucca Délia Robbia.
Je plaçai donc partout les représentations idéales
de l'enfance, des bas-reliefs et des sculptures, des livres et des tableaux où Ton voyait l'enfant tel que les artistes de tous les âges l'ont rêvé ; je mis aussi des peintures qu'on voit au flanc des vases grecs, des petites figurines de Tanagra et de Béotie, le groupe de Donatello, qui est une mélodie radieuse, et les Enfants dansants de Gainsborough.
Toutes ces images ont un certain air de famille qui émane de la grâce naïve de leur forme et de leurs mouvements, comme si les enfants de tous les âges se rejoignaient et se tenaient par la main à travers les siècles ; les fillettes de mon école qui devaient se mouvoir et danser au milieu de ces formes allaient certainement leur ressembler en grandissant, refléter inconsciemment dans leurs mouvements et sur leur visage un peu de leur joie et de leur grâce puériles.
Je fis venir aussi des figures de jeunes filles dansant, courant, sautant : de ces jeunes filles de Sparte que Ton entraînait dans les gymnases à de durs exercices, pour qu'elles pussent devenir les mères de guerriers héroïques ; de ces jeunes filles qui couraient pieds nus pour remporter des prix, images exquises de terre cuite avec des voiles et des vêtements flottants ; de ces jeunes filles qui dansaient la main dans la main aux fêtes des Panathénées. Elles représentaient l'idéal futur, et les élèves de mon école, en apprenant à éprouver au fond d'elles-mêmes un amour pour leurs formes, leur ressembleraient plus tard et se pénétreraient chaque jour un peu plus du secret de leur harmonie, car je croyais d'une foi enthousiaste qu'on ne peut arriver à la beauté qu'en éveillant le désir de la beauté.
Pour atteindre cette harmonie, j'exigeais aussi que chaque jour mes élèves fissent certains exercices spécialement choisis. Mais ces exercices étaient conçus de façon à coïncider avec leurs aspirations profondes, si bien qu'elles les accomplissaient avec entrain et bonne
humeur. Chacun d'eux ne devait pas seulement être un moyen d'arriver à un but, mais un but en soi, qui était de faire de chaque jour de la vie une œuvre complète et heureuse.
La gymnastique doit être la base de toute éducation physique ; il est nécessaire d'inonder le corps d'air et de lumière, il est essentiel de diriger son développement de façon méthodique. Il faut extraire de lui tout ce qu'il renferme de forces vitales et les faire servir à son épanouissement intégral ; c'est le devoir du maître de gymnastique. Après cela vient la danse. Dans le corps harmonieusement développé et porté à son point suprême d'énergie pénètre l'esprit de la danse. Pour le gymnaste le mouvement et la culture du corps sont un but en soi, mais pour le danseur ils ne sont que des moyens. Le corps lui-même disparaît alors ; il n'est qu'un instrument bien accordé, et ce sont les sentiments et les pensées de l'âme qu'il exprime.
La nature de ces exercices quotidiens est de faire du corps, à chaque stade de son développement, un instrument aussi parfait que possible pour l'expression de cette harmonie qui, évoluant et changeant à travers les choses, est prête à pénétrer à flots dans l'être qui y est préparé.
Les exercices commencent par une simple préparation gymnastique des muscles, en vue de les rendre plus souples et plus forts ; ce n'est qu'après ces exercices que commencent les premiers pas de danse. Ils consistent à apprendre à marcher de façon simple, cadencée, en avançant lentement sur un rythme élémentaire, puis à marcher plus vite sur des rythmes plus compliqués ; puis à courir, lentement d'abord, puis à sauter, toujours lentement, à certains moments définis du rythme. C'est ainsi qu'on apprend la gamme des sons et que mes élèves apprenaient la gamme des mouvements.
Ces notes peuvent par conséquent servir d'éléments
dans les harmonies les plus variées et les plus subtiles.
Pourtant ces exercices ne constituaient qu'une partie des études. Les enfants étaient toujours vêtues de draperies souples et gracieuses, dans leurs jeux, sur là pelouse, dans leurs promenades à travers les bois; elles sautaient, elles couraient librement jusqu'à ce qu'elles eussent appris à s'exprimer par le mouvement avec autant de facilité que les autres s'expriment par la parole ou par le chant.
Leurs études et leurs remarqués lie devaient pas se limiter aux formes exprimées par l'art; elles devaient avant tout jaillir de la nature. Les mouvements des nuages dans le vent, les arbres qui se balancent, les oiseaux qui volent, les feuilles qui tourbillonnent, tout devait avoir pour elles un sens spécial.
Elles devaient apprendre à observer la qualité particulière de chaque mouvement. Elles devaient éprouver en leur âme un attachement secret, inconnaissable aux autres, capable de les initier aux secrets des choses, car toutes les parties dé leur corps souple, entraîné comme il l'était, devaient répondre à la mélodie de la nature et chanter à l'unisson avec elle.
Pour avoir des élèves, nous annonçâmes dans les principaux journaux que l'école Isadora Duncan était ouverte, que son but était d'adopter des fillettes spécialement douées et susceptibles de devenir des disciples de cet art que j'espérais transmettre à des milliers d'enfants du peuple. Il est certain que l'ouverture brusque de cette école, sans la mise au point, sans les capitaux et l'organisation nécessaires, était l'entreprise la plus téméraire qu'on pût imaginer. Mon imprésario faillit en devenir fou. Il ne cessait de préparer pour moi des tournées mondiales, et je ne cessais de lui expliquer qu'il me fallait d'abord passer un an en Grèce, ce qu'il appelait perdre son temps. Et voilà que maintenant je brisais ma carrière pour le plaisir d'adopter et d'ins-
truire des enfants, qu'il considérait comme parfaitement inutiles. Mais j'agissais comme j'avais toujours agi, c'est-à-dire avec impulsion et sans le moindre esprit pratique.
De Kopamos Raymond nous envoyait des nouvelles de plus en plus inquiétantes. Le puits artésien s'annonçait chaque jour plus ruineux et chaque semaine l'espoir de trouver une couche d'eau semblait plus lointain. Les dépenses que nécessitait le palais d'Agamemnon atteignaient maintenant des proportions si effrayantes que je fus à la fin forcée de tout abandonner. Kopamos devint dès lors une ruine auguste dressée sur la colline et les factions successives des révolutionnaires grecs s'en servirent comme d'une forteresse. Il s'élève toujours à la même place comme une espérance irréalisée. Ainsi finit Kopamos.
Je décidai de consacrer toutes mes ressources à la fondation d'une école destinée à toute la jeunesse du monde et c'est l'Allemagne que je choisis comme lieu d'élection, parce que je la considérais alors comme le centre de la philosophie et de la culture.
Des nuées d'enfants répondirent à mon annonce. Je me souviens d'un jour où, revenant d'une matinée, je trouvai la rue encombrée de parents venus présenter leurs rejetons. Le cocher me dit, en se retournant sur son siège. :
« Eine verrûckte Dame die wohnt dort, die eine Ankundigung in Zeitung gestellt hat dass sie Kinder sehr gern haben will. »
C'était moi la « verrûckte Dame ». Je ne sais pas encore très bien comment nous procédâmes au triage de ces enfants, j'étais si désireuse de remplir la villa Griïnewald et ses quarante petits lits que je pris les enfants au hasard, simplement parce qu'elles avaient un joli sourire ou de jolis yeux, et sans me demander si elles étaient capables de faire plus tard des danseuses. C'est
ainsi qu'un jour, à Hambourg, un homme coiffé d'un haut de forme et vêtu d'une redingote comme le prince Albert, entra dans le salon de mon hôtel en portant dans les bras un paquet enveloppé dans un châle. Il déposa son paquet sur la table, et, en l'ouvrant, je vis deux grands yeux graves qui regardaient les miens. C'était une fillette de quatre ans, et la plus délicieuse que j'aie jamais vue. Elle ne poussa pas un cri, ne dit pas un mot. L'homme en redingote paraissait extrêmement pressé. Il me demanda si je voulais bien prendre l'enfant, et c'est à peine s'il attendit ma réponse. En regardant son visage à côté du visage enfantin, je constatai une ressemblance * frappante qui expliquait sa hâte et son désir d'incognito. Imprévoyante comme à l'habitude, je consentis à garder l'enfant : l'homme disparut et je ne le revis jamais.
Le mystérieux personnage m'avait remis son enfant entre les mains comme s'il se fût agi d'une poupée. Dans le train de Hambourg à Berlin, je découvris que la petite abandonnée était toute fiévreuse, qu'elle avait une angine grave, et pendant trois semaines, à Grûnewald, il nous fallut la défendre contre la mort, avec l'aide de deux infirmières et de l'admirable docteur Hoffer, le chirurgien célèbre qui, dans son enthousiasme pour mon école, nous offrit ses soins gratuitement.
Le docteur Hoffer me disait souvent : « Ce n'est pas une école, c'est un hôpital. Tous vos enfants ont des tares héréditaires et vous aurez plus de mal à les maintenir en vie qu'à leur apprendre à danser. » Le docteur Hoffer était l'un des plus grands bienfaiteurs de l'humanité ; on lui payait des honoraires fabuleux, et il dépensait toute sa fortune à entretenir à ses frais, aux portes de Berlin, un hôpital pour enfants pauvres. Dès le début de mon école, il voulut être notre médecin et notre chirurgien, s'occuper de la santé des élèves et de l'hygiène de l'établissement. Sans son aide infatigable
je n'aurais jamais pu amener ces enfants à cette perfection de santé et d'harmonie à laquelle elles parvinrent par la suite. C'était un homme de grande taille, robuste et beau, avec des joues rouges et un sourire si amical que tous les enfants l'aimaient autant qu'il les aimait.
Le classement des fillettes, l'organisation de l'école, le commencement des leçons et la routine de la vie de chaque jour nous prenaient tout notre temps. En dépit de mon imprésario, qui me disait qu'à Londres et ailleurs d'autres faisaient fortune en copiant mes danses, rien ne réussissait à me faire bouger de Berlin. Régulièrement, de cinq heures à sept heures, j'apprenais à mes élèves à danser.
Elles faisaient des progrès invraisemblables, et je suis persuadée que leur bon état de santé était dû au régime végétarien qu'avait conseillé le docteur Hoffer. Il estimait qu'il est nécessaire, au moins pour les enfants, de ne manger que des légumes frais et des fruits en abondance.