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CHAPITRE XX

Un soir de 1905 j'étais en train de danser â Berlin. D'ordinaire, je ne fais pas attention au public quand je danse : il me fait l'effet de quelque divinité puissante qui représente l'humanité. Ce soir-là, pourtant, je remarquai un des spectateurs assis au premier rang de l'orchestre. Je ne l'avais pas regardé, je ne l'avais pas même vu, mais j'avais conscience de sa présence ; et, quand la représentation fût terminée, un homme extrêmement beau entra dans ma loge. Mais il était en colère.

« — Vous êtes merveilleuse, s'écria-t-il, vous êtes extraordinaire ! Mais pourquoi m'avez-vous volé mes idées ? Où avez-vous été chercher mes décors ?

— Que dites-vous? Ces rideaux bleus sont bien à moi. Je les ai inventés quand j'avais cinq ans et je n'ai jamais cessé depuis de danser devant.

— Non. Ce sont mes décors et mes idées. Vous êtes l'être que je rêvais pour eux. Vous êtes la réalisation vivante de mes rêves.

— Mais qui £tes-vous donc ?

Alors de ses lèvres tombèrent ces mots extraordinaires :

— Je suis le fils d'Ellen Terry.

Ellen Terry, mon idéal de la femme ! Ellen Terry !...

— Venez donc à la maison souper avec nous, dit innocemment ma mère. Puisque vous portez tant d'intérêt à l'art disadora, il faut absolument que vous soupiez avec nous.

Et Craig vint chez nous. Il était dans un état d'agitation extrême. Il voulait expliquer toutes ses idées sur son art, ses ambitions... et j'étais fort intéressée.

Mais ma mère et les autres personnes qui étaient là eurent peu à peu envie de dormir et elles allèrent se coucher les unes après les autres sous des prétextes variés. Nous étions seuls.

Craig continuait de parler sur l'art du théâtre. 11 soulignait ses propos par des gestes. Soudain, au milieu de son monologue, il s'écria : « Mais que diable faitesvous ici, vous, la grande artiste, à vivre au milieu de votre famille ? C'est absurde. Je suis l'homme qui vous a vue, qui vous a inventée. Vous appartenez à ma mise en scène. »

Craig était grand et souple, avec un visage qui rappelait celui de son admirable mère, mais dont les traits étaient plus fins encore. En dépit de sa taille, il y avait quelque chose de féminin en lui, surtout dans la bouche aux lèvres minces et délicates. Les boucles blondes des portraits de son enfance — de ces portraits du fils d'Ellen Terry si familiers aux Londoniens — étaient maintenant un peu plus sombres. Ses yeux de myope étincelaient derrière ses lunettes d'un éclat métallique. Seules ses mains aux doigts larges du bout, aux pouces carrés et simiesques, indiquaient la force. Il disait en riant qu'il avait des pouces d'assassin, « pour vous étrangler, mon enfant ».

Hypnotisée, je le laissai jeter un mante ju sur ma petite tunique blanche. Il me prit par la main et nous descendîmes en courant. Il appela un taxi et dit dans son meilleur allemand : « Meine Frau und ich, wir yiollen nach Potsdam gehen. »

Plusieurs taxis refusèrent de nous prendre, mais enfin nous en trouvâmes un et nous filâmes vers Potsdam.

Nous arrivâmes à l'aube. Nous nous arrêtâmes à un petit hôtel qui ouvrait ses portes et nous prîmes une tasse de café. Puis, comme le soleil était déjà haut, nous repartîmes pour Berlin.

Une fois là, vers les neuf heures du matin, nous nous demandâmes ce que nous allions faire. Comme nous ne pouvions pas retourner chez ma mère nous montâmes chez une amie qui s'appelait Elsie de Brugaire. Elsie de Brugaire était bohémienne. Elle nous accueillit avec sympathie et nous offrit le petit déjeuner, des œufs brouillés et du café. Elle me donna sa chambre et je dormis jusqu'au soir.

Puis Craig m'emmena dans son atelier tout en haut d'une immense maison. Il y avait un plancher noir et ciré jonché de feuilles de roses artificielles.

Il se tenait debout devant moi, dans l'éclat de sa jeunesse, de sa beauté et de son génie. Une flamme d'amour brûla en moi et je me jetai dans ses bras avec l'ardeur magnétique d'un tempérament endormi depuis deux ans, mais qui ne demandait qu'à éclater. Son ardeur était à l'unisson de la mienne. J'avais trouvé en lui la chair de ma chair, le sang de mon sang. « Vous êtes ma sœur », s'écria-t-il, et notre amour avait un relent d'inceste.

Je ne sais comment les autres femmes se rappellent leurs amants. J'imagine qu'il est correct de s'arrêter à la tête, aux épaules, aux mains, etc., puis de décrire le costume, mais pour moi je le revois toujours tel qu'il m 'apparut en cette première nuit, quand son corps blanc, flexible et lumineux émergea de la chrysalide de ses vêtements et brilla dans toute sa splendeur à mes yeux éblouis.

Ainsi devait être Endymion, quand les yeux clairs de Diane aperçurent pour la première fois sa silhouette

svelte et blanche ; ainsi Hyacinthe, et Narcisse et le brillant et courageux Persée. Il ressemblait plus à un ange de Blake qu'à un jeune mortel. Mes yeux étaient à peine charmés par sa beauté que j'étais attirée vers lui, enlacée, vaincue. Comme deux flammes qui se mêlent, nous brûlions d'un même feu. J'avais enfin trouvé mon égal, mon amour, un autre moi-même : nous n'étions pas deux êtres, mais un seul, nous étions cet être dont Platon parle dans Phèdre, deux moitiés d'une même âme.

Notre couple n'était pas celui de deux amants, c'était la rencontre de deux âmes sœurs. La légère enveloppe charnelle était si spiritualisée par l'extase que la passion terrestre devenait un embrasement céleste de flammes blanches et pures.

Il y a des joies si complètes, si parfaites qu'il vaudrait mieux ne pas leur survivre. Ah ! pourquoi mon âme embrasée ne s'est-elle pas envolée cette nuit-là, comme l'ange de Blake, à travers les nuages, vers une autre sphère ?

Dans le studio de Craig il n'y avait ni divan ni chaiselongue : il n'y avait non plus rien à manger. Nous passâmes la nuit étendus sur le plancher. Il n'avait pas un sou et je n'osais pas rentrer chercher de l'argent. Je dormis là pendant deux semaines. Quand nous voulions dîner, Craig faisait monter un repas à crédit. Je me cachais sur le balcon quand on l'apportait, et nous le partagions.

Ma pauvre mère faisait pendant ce temps le tour des postes de police et des ambassades, racontant qu'un vil séducteur avait enlevé sa fille ; et mon imprésario était fou d'anxiété depuis ma soudaine disparition. Il avait dû renvoyer le public et personne ne savait ce qui s'était passé. Pourtant une note parut dans les journaux disant que miss Isadora^ Dimcan souffrait d'un grave mal de gorge.

Au bout de deux semaines je revins chez ma mère ; à vrai dire, malgré ma folle passion, j'étais assez lasse de dormir sur la dure et de ne rien avoir à manger en dehors de ce que nous montait le marchand de « delicatessen », ou des repas furtifs que nous allions prendre parfois à la nuit tombée.

Quand ma mère vit Gordon Craig, elle s'écria : <c Vil débaucheur, sortez d'ici ».

Elle était furieusement jalouse de lui.

Gordon Craig est l'un des génies les plus extraordinaires de notre époque, une créature comme Shelley, faite de feu et d'éclairs. Sans avoir joué un rôle actif dans la vie pratique de la scène, il a inspiré tout le théâtre moderne. Il est demeuré à l'écart et il a rêvé, et ses rêves ont inspiré tout ce que l'art dramatique d'aujourd'hui a de beau. .

Sans lui nous n'aurions jamais eu ni Reinhardt, ni Jacques Copeau, ni Stanislavsky. Sans lui nous en serions encore au vieux décor réaliste, avec toutes les feuilles qui tremblent une à une dans les arbres, et totites les portes qui s'ouvrent et qui se ferment.

Craig était d'un commerce brillant. Il était l'un des rares hommes que j'aie rencontrés qui fussent du matin au soir dans un état d'exaltation continue. Dès la première tasse de café, son imagination prenait feu et étincelait. Une simple promenade en sa compagnie, à travers les rues, était comme une promenade dans l'antique ville de Thèbes en compagnie d'un Grand Prêtre. Il s'arrêtait brusquement, sortait un crayon et un carnet, et — imagination ou myopie ? — devant un épouvantable spécimen d'architecture allemande moderne, devant un de ces immeubles neuer Kunst praktisch, il expliquait la beauté de ce qu'il voyait. Il en commençait un croquis fiévreux qui, une fois achevé, ressemblait au Temple Égyptien de Denderah.

Un arbre, un oiseau, un enfant qu'il avait vus eïi

passant suffisaient à l'enflammer. On ne connaissait pas un moment d'ennui avec lui. Il était toujours au comble de la joie ou de la colère, et ces états extrêmes se succédaient sans cesse. Le ciel s'obscurcissait tout à coup, et une inquiétude soudaine emplissait l'air. On sentait lentement le souffle vous manquer et Ton ne trouvait plus en soi que les ténèbres de l'angoisse.

Malheureusement ces crises d'humeur sombre devinrent de plus en plus fréquentes. Pourquoi ? Avant tout parce que, chaque fois qu'il me disait : « Mon œuvre, mon oeuvre », je lui répondais doucement : « Ton «œuvre ? Oui, sans doute. Elle est admirable. Tu as du génie, mais il y a aussi mon école... ». Son poing s'abattait sur la table : « Ton école ? mais mon œuvre... » Et je répliquais : « Certes, elle est importante, mais elle n'est qu'une mise en valeur. Ce qui vient avant tout, c'est la vie ; c'est de l'âme que tout irradie. Mon école d'abord, le radieux être humain évoluant dans la beauté parfaite ; alors seulement ton œuvre, un décor parfait pour le mettre en valeur. »

Ces discussions se terminaient souvent par des silences pleins d'orage. Alors la femme qui était en moi s'éveillait, pleine d'alarme : •« Chéri, je t'ai offensé ? » Mais lui : « Offensé ? Oh, non 1 Toutes les femmes sont assommantes, toi comme les autres, à te mêler de ce que je fais. Mon œuvre ! mon œuvre 111 » Et il sortait en claquant la porte. Seule le bruit de la porte me faisait comprendre l'étendue de la catastrophe. J'attendais son retour, et, quand il ne rentrait pas, je passais la nuit dans l'épouvante et les larmes. Telle était notre tragédie. Ces scènes souvent répétées finissaient par rendre la vie impossible.

Ma destinée avait voulu que je fusse le grand amour de cet homme de génie ; j'essayais, au nom de cette même destinée, de concilier cet amour et la poursuite de ma carrière. Impossible harmonie ! Gordon Craig,

l'artiste, était un rêveur, un idéaliste, un créateur. Gordon Craig, l'homme, était la victime de sa jalousie diabolique. Après quelques semaines d'amour fou, d'amour passionné, la jalousie, ce serpent aux yeux verts, s'empara de lui ; et je puis dire que dès lors je fus la martyre de son caractère difficile et de ses caprices. Il était jaloux de ma famille, jaloux de mon école, jaloux même de mes idées. Alors commença la bataille la plus acharnée entre le génie de Gordon Craig et Tinspiration de mon Art.

« Pourquoi ne lâches-tu pas tout ça ? disait-il. Pourquoi veux-tu monter sur la scène et faire remuer tes bras ? Pourquoi ne restes-tu pas à la maison à tailler mes crayons ? »

Et pourtant Gordon Craig goûtait mon art plus que personne. Mais son amour-propre, sa jalousie d'artiste ne lui permettaient pas d'admettre qu'une femme pût avoir du talent.

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