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CHAPITRE XXI

J'avais, avec Elisabeth, constitué pour notre école de Grunewald un comité de femmes du monde et de l'aristocratie berlinoise. Quand ces dames apprirent l'existence de Craig elles m'adressèrent une longue lettre, rédigée en termes solennels, pour me dire que des membres de la bonne bourgeoisie comme elles ne pouvaient plus patronner une école dont la directrice avait sur la morale des idées aussi peu rigides.

Madame Mendelssohn, la femme du grand banquier, fut désignée pour m 'apporter le message, mais comme personne n'ignorait qu'avant son mariage elle avait été remarquée par d'Annunzio, je la regardai d'un œil étonné. Son redoutable document à la main, elle avait l'air assez mal à l'aise, et soudain, fondant en larmes, et jetant la lettre, elle me prit dans ses bras et s'écria : « Ne croyez pas que j'aie signé cette vilaine chose. Quant aux autres femmes du comité, il n'y a rien à faire avec elles. Elles ne veulent plus patronner votre école. Elles n'ont plus confiance qu'en votre sœur Elisabeth. »

Or, Elisabeth avait elle aussi ses amours, mais elle n'en disait rien, si bien que je compris que la morale de ces dames so résumait en unç phrase ; « N'importe

quoi, pourvu que vous n'en parliez pas ! » J'étais tellement indignée que je louai la Salle Philharmonique et que je fis une conférence sur la Danse en tant qu'Art de libération : dans ma péroraison, je revendiquais le droit pour la femme d'aimer et d'avoir des enfants à son gré.

On répondra naturellement : « Que faites-vous des enfants ? » Mais je puis donner une longue liste de gens connus qui sont nés hors du mariage, et cela ne les a pas empêchés d'obtenir la gloire et la fortune. Cet argument même mis à part, comment une femme peutelle épouser un homme qu'elle juge assez vil pour refuser, en cas de querelle, de subvenir aux besoins de ses enfants ? Si elle le met si bas, pourquoi l'épouset-elle ? La sincérité, la bonne foi mutuelle sont, j'imagine, les premiers principes de l'amour. En tout cas, moi qui gagne ma vie, si je sacrifie ma force, ma santé et peut-être ma vie pour avoir un enfant, c'est un sacrifice que je refuserai net si, plus tard, l'homme pouvait, au nom du code, réclamer son enfant en m 'autorisant tout au plus à le voir trois fois par an I

Un auteur américain de beaucoup d'esprit, Graham Phillips, à qui sa maîtresse disait un jour : « Que penserait notre enfant si nous n'étions pas mariés ? » lui répliqua : « Si notre enfant était si bête, nous nous soucierions peu de ce qu'il pourrait penser. »

Toute femme intelligente qui lit son acte de mariage et qui accepte encore de se marier, mérite toutes les conséquences de son geste. Personnellement j'estime que le mouvement féministe ne pourra jamais s'appeler mouvement d'indépendance tant que les membres ne jureront pas, avant tout, d'abolir le mariage.

Ma conférence causa un scandale considérable. La moitié de la salle était avec moi et l'autre moitié sifflait, lançait sur la scène tout ce qui lui tombait sous la main. A la fin les adversaires quittèrent la salle et je Testai avec les autres : une controverse intéressante s'en-

gagea sur les droits et les torts des femmes, fort en avance sur le mouvement féministe d'alors.

Je continuai à vivre dans notre appartement de Victoria Strasse, tandis qu'Elisabeth habitait à l'École. Ma mère était tantôt avec ma sœur, tantôt avec moi. Elle qui avait, au temps de nos privations et de nos catastrophes, supporté ces épreuves avec un courage extraordinaire, commençait à trouver l'existence monotone. Son âme irlandaise s'accommodait mieux de l'adversité que de la prospérité. Son caractère devenait inégal. Elle passait par des périodes ou rien ne pouvait la satisfaire. Pour la première fois depuis notre départ elle commençait à regretter l'Amérique, à répéter que tout y était meilleur, la nourriture, etc..

Quand, avec l'idée de lui faire plaisir, nous la menions dans le meilleur restaurant de Berlin, et lui demandions : <« Mère, que voulez-vous manger ? » elle répondait : « Je veux des crevettes. » Si ce n'était pas la saison, elle s'indignait contre un pays où il n'y avait pas de crevettes et elle refusait de dîner. S'il y avait des crevettes, elle se plaignait encore, disant qu'elles étaient loin de valoir celles de San Francisco.

Je suis persuadée que cette aigreur de caractère était due à la vertu constante de ma mère, qui depuis tant d'années s'était consacrée à ses enfants. Maintenant que nous trouvions en dehors d'elle des raisons constantes de vivre, elle se rendait compte qu'elle avait perdu pour nous les meilleures années de sa vie, sans rien garder pour elle ; et c'est le cas de bien des mères, surtout en Amérique. Ces sautes d'humeur se multipliaient. Elle ne cessait d'exprimer le désir de retourner dans sa ville natale, et elle partit un beau jour.

Je pensais toujours à cette villa de Grûnewald, avec ses quarante petits lits. La destinée est inexplicable, car, si j'avais rencontré Craig quelques mois plus tôt, il n'y aurait eu ni villa, ni école. Je trouvais en lui une satis-

faction si complète que je n'aurais pas éprouvé le besoin de fonder une école. Mais maintenant que le rêve de mon enfance avait pris corps, il devenait une idée fixe.

Peu après je découvris — et il n'y avait aucun doute possible — que j'étais enceinte. Je rêvai qu'Ellen Terry m'apparaissait en robe flottante, comme celle qu'elle portait dans Imogène, et qu'elle s'avançait vers moi, en tenant par la main une fillette blonde qui lui ressemblait trait pour trait, et en m 'appelant de sa voix merveilleuse : « Isadora, mon amour, Amour, Amour... »

Et dès lors je sus ce qui venait vers moi du fond des ombres du Néant; une enfant blonde allait m'apporter joie et tristesse ! Naissance et Mort I Rythme de la Danse de Vie !

Le message divin chantait par tout mon être. Je continuais de danser devant le public, d'enseigner dans mon école, d'aimer mon Endymion. Mais quand j'avertis Craig, il sursauta : « Quoi 1 Encore ! »

J'avais oublié qu'il avait été marié et qu'il avait eu cinq enfants. Le pauvre Craig se disait évidemment : « Cela va-t-il continuer toujours ! » Il était nerveux, impatient, malheureux, se mordait les ongles jusqu'au sang, et s'écriait : « Mon oeuvre, mon oeuvre, mon œuvre. »

Toujours cette sauvage nature qui vient contrarier l'Art ! Mais je trouvais une consolation dans mon rêve charmant d'EUen, et ce rêve se renouvela deux fois encore. Le printemps vint. J'avais un engagement pour le Danemark, la Suède et l'Allemagne.

Il me fallait accepter cette tournée pour subvenir aux frais écrasants de l'école. J'avais épuisé toutes mes réserves et je n'avais plus rien.

A Copenhague, ce qui me surprit le plus, ce fut l'air extraordinairement heureux et intelligent des jeunes femmes que je voyais arpenter les rues, seules et libres comme des garçons, avec leur casquette d'étudiante

négligemment posée sur leurs boucles noires. J'en étais tout étonnée. Je n'avais jamais vu de filles aussi belles. On m'expliqua que j'étais dans le premier pays qui ait accordé le vote aux femmes.

A Stockholm, je dansai devant un public enthousiaste, et, après la représentation, les jeunes élèves de l'école de gymnastique m'escortèrent jusqu'à mon hôtel, en sautant et en galopant le long de ma voiture pour exprimer la joie qu'elles avaient eue à me voir. Je visitai leur institut de gymnastique mais ma visite ne me convertit pas. Il me semble que la méthode suédoise est destinée à un corps immobile, statique, et qu'elle ne tient aucun compte du corps vivant, du corps en mouvement. Elle regarde les muscles comme des fins en soi, au lieu de voir en eux une charpente mécanique, une source inépuisable de vie. La gymnastique suédoise est un faux système de culture physique, parce qu'elle néglige l'imagination et fait du corps un simple objet, alors qu'il est un foyer d'énergie vitale, d'énergie cinétique,

Je visitai donc l'école, et j'expliquai aux élèves ce que je viens de dire du mieux que je puis. Mais, comme je m'y attendais, elles n'y comprirent pas grand'chose.

Pendant que j'étais à Stockholm, j'envoyai une invitation à Strindberg, que j'admirais énormément, pour qu'il vînt me voir danser. Il me répondit qu'il ne sortait jamais, qu'il haïssait les hommes. Je lui offris une place sur le théâtre, mais il ne vint pas. J'imagine que son pessimisme à l'égard de l'humanité est dû aux femmes qu'il a aimées. Elles furent toutes, non des inspiratrices, mais des vampires. Il y a deux espèces de femmes, les vampires et les inspiratrices. Le pauvre Strindberg n'a jamais aimé que des femmes de la première espèce.

Après une saison très réussie à Stockholm, nous revînmes par mer en Allemagne. Sur le bateau je me trouvai réellement malade et je compris qu'il valait

mieux pour moi ne plus faire de tournées, au moins pendant un certain temps. J'avais en tout cas un grand désir d'être seule, loin du regard de la foule.

Au mois de juin, après être retournée quelque temps à mon école, j'eus une envie violente d'aller au bord de la mer. Je partis donc d'abord pour La Haye, puis pour un petit village appelé Nordwyck, sur les bords de la mer du Nord. Je louai une petite villa blanche dans les dunes, qui portait le nom de villa Maria. J'avais l'innocence de croire qu'un accouchement est une chose extrêmement simple. Je m'installai donc dans cette villa, qui était fort isolée, très loin de la première ville^ et je fis venir un médecin de campagne.

Dans mon ignorance, il me suffisait d'avoir près de moi ce médecin de campagne qui n'avait jamais soigné, j'imagine, que des paysannes. De Nordwyck au village le plus proche, c'est-à-dire à Kadwyck, il y avait à peu près trois kilomètres. Je vivais absolument seule, chaque jour j'allais à pied d'un pays à l'autre et je revenais. J'avais toujours eu ce désir de séjourner près de la mer, d'être seule comme je l'étais à Nordwyck, dans la petite villa blanche, isolée parmi les dunes de sable qui s'étendent sur des kilomètres de chaque côté du village.

Je demeurai à la villa Maria pendant les mois de juin, de juillet, d'août et de septembre.

Cependant j'entretenais une active correspondance avec Elisabeth, qui dirigeait l'école de Griïnewald pendant mon absence. Au cours du mois de juillet, j'écrivis dans mon journal toute une série de préceptes relatifs à l'enseignement de la danse et je préparai cinq cents exercices qui allaient des mouvements les plus simples aux mouvements les plus complexes, formant un abrégé complet de mon art.

Ma petite nièce Temple qui était élevée à l'école de Grûnewald vint passer trois semaines de vacances avec nous, EHq dansait au bord de k wi\

Craig était nerveux, il venait et repartait. Mais je n'étais plus seule. L'enfant faisait maintenant sentir sa présence de plus en plus fréquemment, par des coups de pieds, des coups de poing et parfois par de petits sauts. Mon beau corps de marbre se détendait, se brisait, se déformait. C'est une étrange vengeance de la Nature que, plus les nerfs sont affinés, plus le cerveau est sensible et plus est grande la faculté de souffrir. Nuits sans sommeil, heures douloureuses. Mais joie également. Joie sans borne, joie sans limite. Chaque jour je marchais dans les sables entre Nordwyck et Kadwyck, avec la mer, les grandes vagues, que j'apercevais d'un côté et le vallonnement des dunes de l'autre, tout au long de la plage déserte. Le vent soufflait presque sans arrêt sur cette côte, parfois comme un doux zéphyr, parfois comme une bise si forte qu'il me fallait lutter pour avancer. Il y avait des jours où l'ouragan était terrible, où la villa Maria était secouée toute Ja nuit comme un navire en mer.

J'en venais à redouter toute société humaine. Les gens disaient de telles banalités !

Comme on respecte peu le caractère sacré d'une future mère ! J'ai vu une fois une femme dans la rue qui portait un enfant dans son sein. Les passants la dévisageaient sans déférence, ils se regardaient en souriant, comme si cette femme, lourde du poids d'une vie nouvelle, avait été simplement ridicule.

Je fermais ma porte à tous les visiteurs, sauf à un bon et fidèle ami qui venait de La Haye en bicyclette m'apporter des livres et des revues, et m'égayer par des propos sur les dernières manifestations de l'art, de la musique et de la littérature. Il était alors marié à une grande poétesse dont il parlait souvent avec une tendre admiration. C'était un homme méthodique. Il venait à jours fixes et rien nç l'arrêtait, pas même les plus violentes tempêtes.

Ses visites mises à part, j'étais seule la plupart du temps avec la mer, les dunes et cet enfant qui semblait déjà avoir la plus grande impatience de venir au monde. En marchant au bord de la mer je sentais parfois un excès de force et de vigueur et je me disais que cette petite créature serait à moi, à moi seule ; mais d'autres jours, quand le ciel était gris, et les froides vagues de la mer du Nord courroucées, j'avais des abattements soudains, j'avais l'impression d'être un pauvre animal pris au piège et je luttais, prise d'un désir tout-puissant de fuir, de fuir. Fuir où ? Peut-être au fond des vagues noires. Je luttais contre ces courants de tristesse, et bravement je les surmontais, sans jamais montrer à personne ce que j'éprouvais. Mais la tristesse me guettait à des moments imprévus, et je ne pouvais éviter ses assauts. Je me figurais que la plupart des gens s'éloignaient de moi. Ma mère me semblait à des milliers et des milliers de lieues. Craig me paraissait aussi étrangement lointain, et toujours plongé dans son art, tandis que je pensais de moins en moins au mien et que je m'absorbais uniquement dans la tâche redoutable et monstrueuse qui m'était échue. Mystère affolant de la joie et de la douleur 1

Les heures étaient longues, interminables. Les jours, les semaines, les mois passaient lentement. Avec des alternatives d'espoir et de désespoir je pensais souvent au pèlerinage de ma jeunesse, à mes courses errantes parmi des pays lointains, à mes découvertes de l'art, et tout cela n'était qu'un prologue ancien, perdu dans la brume, qui aboutissait à l'attente d'un enfant, chefd'œuvre à la portée de n'importe quelle paysanne. C'était là le point culminant de toutes mes ambitions !

Pourquoi ma chère mère n'était-elle pas avec moi ? Parce que, au nom d'un absurde préjugé, elle ne me pardonnait pas de n'être pas mariée. Mais elle avait connu le mariage, elle, elle l'avait trouvé impossible et

avait divorcé. Pourquoi voulait-elle que j'entre dans le piège où elle avait été si cruellement blessée ? J'étais opposée au mariage de toutes les forces intelligentes de mon être. J'estimais et j'estime encore que c'est une institution insensée et avilissante, qui conduit inévitablement, surtout parmi les artistes, à des procès en divorce à la fois vulgaires et injustifiables. Si l'on ne croit pas ce que je dis, qu'on fasse le compte des artistes divorcés et des scandales qui ont défrayé la presse américaine au cours des dix dernières années. Et pourtant le bon public aime bien les artistes et ne pourrait pas vivre sans eux.

En août, une infirmière vint habiter avec moi. C'était une femme qui s'appelait Marie Kist, et qui devint par la suite une excellente amie. Je n'ai jamais connu d'être plus patient, plus doux, meilleur. Elle me fut d'un grand réconfort. J'avoue que je commençai vers cette époque à être prise de toutes sortes de frayeurs. Vainement je me disais que toutes les femmes ont des enfants. Ma grand'mère en avait eu dix-huit. Ma mère en avait eu quatre. C'était quelque chose de naturel, et..., et pourtant j'avais peur. Peur de quoi ? Certes pas de la mort ni même de la souffrance, j'avais une peur inconnue de ce que je ne connaissais pas.

Le mois d'août se termina. Septembre vint. Mon fardeau était devenu très pesant. La villa Maria était perchée en haut des dunes. On montait par un escalier de près de cent marches. J'avais maintenant de plus en plus de peine à faire l'ascension. Souvent, je pensais à ma danse et quelquefois un vif regret de mon art s'emparait de moi. Mais alors je sentais en moi trois petits coups de pied et un petit être qui se retournait. Je souriais en pensant : « Après tout, qu'est-ce que l'art, sinon une pâle image de la joie et du miracle de la vie ? »

De plus en plus mon beau corps se déformait à mes

yeux étonnés. Mes seins petits et durs se développaient, s'amollissaient, tombaient. Mes pieds agiles étaient plus lents, mes chevilles enflaient, mes hanches étaient douloureuses. Où étaient mes gracieuses formes juvéniles de naïade ? Où étaient mon ambition ? ma renommée ? Souvent, en dépit de moi-même, je me sentais misérable et vaincue. La lutte avec la vie, cette géante, était inégale ; mais alors je pensais à l'enfant qui allait naître et toute ma tristesse s'évanouissait.

Heures cruelles d'attente dans la nuit. On reste couchée sur le côté gauche. Le cœur est étouffé. On se tourne sur le côté droit. Aucun soulagement. On s'étend sur le dos. On est toujours victime de l'enfant qui se débat. On essaye de ses deux mains appuyées sur le ventre, de remettre l'enfant en place. Cruelles heures d'attente anxieuse dans la nuit. Et ces nuits-là paraissent innombrables. Comme nous payons cher la gloire d'être mères I

Un jour j'eus une surprise infiniment agréable. Une délicieuse amie que j'avais connue à Paris, et qui s'appelait Kathleen, vint de France et me dit qu'elle avait l'intention de venir habiter avec moi. Elle était pleine de vie, de santé et de courage, et il y avait en elle quelque chose de magnétique. Elle épousa par la suite le capitaine Scott, l'explorateur. Un jour que nous étions toutes en train de prendre le thé, je sentis un coup violent dans le milieu du dos, comme si quelque chose se broyait en moi, puis une douleur épouvantable comme si l'on m'avait enfoncé une vrille dans la colonne vertébrale pour la faire éclater. La torture commençait, comme si j'eusse été une pauvre victime aux mains de quelque bourreau impitoyable et toutpuissant. Une crise finissait à peine qu'une autre commençait. On peut dire ce qu'on veut de l'inquisition espagnole, aucune femme qui a eu un enfant ne saurait la redouter. C'était un jeu en comparaison. Sans trêve,

sans arrêt, sans pitié, cet invisible et cruel génie me tenait dans ses griffes, me déchirait les os et les nerfs. On dit que de telles souffrances sont vite oubliées. Tout ce que je puis répondre c'est qu'il me suffit de fermer les yeux pour entendre à nouveau mes cris et mes plaintes. C'est une barbarie inouïe, une barbarie de sauvages que les femmes soient encore forcées de supporter des tortures aussi monstrueuses. Il faudrait remédier à cela. Il faut que cela cesse. Il est tout simplement absurde qu'avec notre science moderne l'enfantement sans douleur ne soit pas la règle. C'est une chose aussi impardonnable que si les médecins opéraient une appendicite sans anesthésie. Il faut vraiment que les femmes aient une patience ridicule ou un manque complet d'intelligence pour accepter un instant cet effroyable massacre d'elles-mêmes 1

Pendant deux jours et deux nuits, cette douleur indescriptible continua, et le troisième jour au matin ce médecin imbécile sortit une immense paire de forceps et sans anesthésie d'aucune sorte, mit un comble à cette boucherie.

A moins que d'être attaché sur une voie, avant le passage d'un train, je n'imagine rien de comparable à ce que j'ai souffert. Ne me parlez pas du mouvement féministe ou des suffragettes tant que les femmes n'auront pas mis fin à cette souffrance inutile et n'auront pas exigé que l'accouchement, comme toutes les autres opérations, se fasse sans douleur. Quelle superstition insensée s'oppose à cette mesure ? Quelle intention criminelle est à son origine ? On peut me répondre que toutes les femmes ne souffrent pas à ce point. Évidemment s'il s'agit des femmes de Peaux-Rouges, des paysannes ou des négresses africaines. Mais plus les femmes sont civilisées, plus la douleur, l'inutile douleur, est effrayante. Pour l'amour de la femme civilisée, il faut trouver un remède civilisé à cette horreur. Mais,

dites- vous, je n'en suis pas morte. Non je n'en suis pas morte, pas plus que ne meurt la victime à qui Ton retire à temps les brodequins. Vous pouvez dire aussi qu'en voyant mon enfant, j'ai été payée de mes peines. Oui, ma joie a été complète, et' pourtant je tremble encore d'indignation quand je pense à ce qu'endurent tant de victimes, devant l'égoïsme et l'aveuglement des hommes de science qui permettent ces atrocités remédiables.

Mais quel enfant I il était étonnant, il était beau comme un amour, avec des yeux bleus et de longs cheveux bruns qui tombèrent par la suite et furent remplacés par des boucles blondes. Miracle des miracles, ça petite bouche cherchait mon sein, le mordait de ses gencives sans dents, aspirait et buvait mon lait.

0 femmes, pourquoi chercher à devenir avocate, peintre ou sculpteur, quand ce miracle existe ? Je connaissais maintenant cet amour tout-puissant qui dépasse l'amour de l'homme. J'étais étendue et sanglante, déchirée et sans forces, mais mon petit tétait et criait. Vie, vie, vie ! Où était l'art ? mon art ? Tous les arts ? Que me souciais-je d'art ? Je sentais que j'étais un dieu, supérieur à tous les artistes.

Les premières semaines je restais de longues heures étendue avec mon enfant dans mes bras, en admiration devant son sommeil. Quelquefois je surprenais un de ses regards, j'avais l'impression d'être sur le bord de la vie, devant son mystère, peut-être devant son sens véritable. Cette âme enfermée dans ce corps nouvellement créé répondait à mon regard à travers des yeux qui paraissaient très vieux, à travers des yeux éternels qui plongeaient dans les miens avec amour. L'amour peut-être était la grande réponse. Quelle parole pourrait décrire cette joie ? Comment s'étonner que moi, dont ce n'est pas le métier d'écrire, je ne puisse trouver mes mots ?

Nous retournâmes à Grûnewald avec l'enfant et ma douce amie Marie Kist. Toutes les petites furent aux anges de voir le bébé. Je dis à Elisabeth : « Voici notre plus jeune élève. » Tout t le monde demandait : « Comment allons-nous l'appeler ? » Craig eut l'idée d'un admirable nom irlandais, Deirdre. Deirdre, aimée de l'Irlande. Nous l'appelâmes donc Deirdre.

Peu à peu mes forces revenaient. Souvent je regardais l'admirable Amazone blessée, notre statue votive, d'un «œil sympathique, car elle non plus devait ne jamais être par la suite en état de reprendre vraiment le combat.

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